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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 18:44

Article paru dans l'Humanité le 18 Janvier 2012

vallée de l’Andelle Ces naufragés d’Alizay, invisibles à l’Élysée

 

Dans l’Eure, tout 
le tissu industriel 
de la vallée 
de l’Andelle est menacé de disparition à brève échéance. Une usine d’aérosols risque d’être mise 
en liquidation judiciaire à la fin de la semaine et une papeterie ultramoderne pourrait fermer malgré plusieurs offres sérieuses de reprise. Voyage dans cette France à mille lieues du « sommet social » de Sarkozy.

 

Alizay (Eure), envoyé spécial.

 

Ici aussi, le commandant de bord a quitté le navire en premier. Et ceux qui restent, les naufragés, grelottent depuis vendredi dernier, serrés autour du feu de palettes. Le bateau coule. On dit « liquidation judiciaire » d’ailleurs, et on entend « noyades ». Entre l’avarice et l’avarie, pas de chaloupes à l’horizon : sur les radeaux, il n’y a de place que pour le désespoir et la colère. Mais voilà que le commandant revient déjà en vedette. Il a parqué sa Porsche 
Cayenne dans un angle mort et, crâne lustré, blouson en cuir, pantalon bien coupé, lunettes de soleil m’as-tu-vu, il s’avance vers la petite foule, encadré par son équipage rapproché. « Vous m’avez demandé, je suis là, je vous écoute et après, je vous ferai mes commentaires », toise-t-il. Une représentante des rescapés bredouille : « On a fait une lettre de revendications, je veux vous la remettre en main propre. » Lui ricane en s’adressant à une acolyte : « Ils n’osent pas la lire, allez-y, lisez-la, vous ! » Personne ne moufte, puis une main se lève chez les accablés.

Scène de la vie quotidienne, ce 
lundi, dans la tempête sociale en France : d’Alizay à l’Élysée, à la base, ça chie, et au sommet, ça tchatche. Pendant qu’au nom de l’emploi, de la lutte contre le chômage ou de la bataille pour la « réindustrialisation », Nicolas Sarkozy peaufine ses nouvelles recettes d’austérité, les 71 salariés d’Azeo, entreprise de fabrication et de conditionnement d’aérosols et désert syndical dans cette petite ville de l’Eure, n’en attendent rien : dans ces rangs, plus personne ne suit les joueurs de flûte. La mise en liquidation paraît inéluctable ; elle sera officialisée le 20 janvier, deux jours après le « sommet social ». Alors, à travers leur occupation jour et nuit à l’entrée du site, les salariés espèrent juste arracher un peu de fric, une fragile bouée à laquelle s’accrocher dans la galère qui s’annonce.

Sur le piquet, une ouvrière de la chaîne, payée au Smic depuis des décennies et survivante des plans de licenciements précédents – à la grande époque, il y avait plus de 400 CDI et des dizaines d’intérimaires dans cette usine –, prend son courage à deux mains pour énumérer les revendications au patron d’Azeo et Kapa Reynolds, le groupe industriel, mué depuis en entreprise de logistique pour l’import de cosmétiques à destination de la grande distribution, qui a racheté l’usine il y a quelques années : « prime de préjudice » à hauteur de 80 000 euros, paiement des jours de grève, pas de poursuites contre les salariés… Après avoir ponctué de « ouais, ouais » la lecture de la plate-forme commune, le boss se lance dans un numéro de chantage : « Je vais vous dire ce qui se passe parce que vous n’êtes pas très bien conseillés, sermonne-t-il. Franchement, Kapa ne vous a pas tués, mais vous a aidés à survivre. Je veux que quelqu’un le dise ! Vous êtes en train de faire la connerie du siècle : la grève est un droit légal, vous avez 100 % le droit de la faire, mais là, il y a abus de grève parce que vous bloquez l’accès d’une autre entreprise, Kapa. Un huissier est venu pour le constat et on va faire un référé. Vous allez perdre tous vos droits et être tous licenciés pour faute lourde sans toucher d’indemnités. Je veux que vous sachiez les risques que vous prenez parce qu’entre vingt-deux ans d’indemnités et une poignée de main, ça fait une différence… Je vous l’aurai dit, ne venez pas à être désespérés si vous perdez tout ! »

Dans l’assemblée, les langues se délient. « Mais monsieur, les gens, ils sont déjà désespérés parce qu’ils perdent leur emploi », reprend un des gars. « C’est vous qui nous mettez dehors quand même », corrige une femme. « C’est indécent, murmure une autre. Il est venu nous dire de crever dans notre coin et de la fermer ! » Après avoir tenté d’écarter, avec le concours de la gendarmerie, les trois ou quatre « personnes extérieures » présentes sur le piquet de grève, le patron d’Azeo et Kapa Reynolds reprend la parole : « Si vous voulez qu’on négocie, il faut libérer les accès et éteindre le feu. On peut faire comme avant que vous vous excitiez, je ne sais même pas pourquoi… »

Derrière l’arrogance patronale, la casse industrielle, et il n’y aurait vraiment pas de quoi s’énerver à Alizay et dans la vallée de l’Andelle ? Quand, la semaine dernière, Gaëtan Levitre, maire et conseiller général PCF, a entendu le PDG d’Azeo promettre, à la sortie du tribunal de commerce, une « petite surprise » à ses salariés s’ils travaillaient gentiment jusqu’à la mise en liquidation judiciaire, il s’est mis dans une colère noire. « Ce n’est pas possible, la “surprise”, ils l’avaient, ils sont virés, dénonce-t-il. Vingt ans plus tôt, un patron comme ça serait sorti en pièces d’un tel épisode. » Sur le fond, le maire d’Alizay réclame une table ronde à la sous-préfecture. « Le dossier est très opaque, fait-il valoir. Personne ne peut nous dire si les difficultés sont conjoncturelles ou structurelles. Depuis des années, on travaillait sur un plan de mise aux normes de sécurité et la direction ne nous a jamais laissé entendre que l’entreprise était en péril. Alors que les salariés affirment avoir des commandes jusqu’à fin avril, les patrons ont accéléré la destruction et tout indique qu’ils n’ont rien fait pour chercher un repreneur. »

De « revitalisation » en « revitalisation », d’un « reclassement » à l’autre, derrière les postures et les impostures du président de la République, c’est l’industrie qui sombre sous les coups des naufrageurs, et, à Alizay, la promesse d’une plate-forme logistique avec plusieurs centaines d’emplois au rabais ne trompe personne. Le sort d’une autre entreprise, la papeterie M-real, avec ses 330 emplois directs et presque autant chez les sous-traitants, focalise toute l’attention. Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent, puis Eva Joly ont récemment fait le déplacement pour appuyer la lutte des salariés et dénoncer un scandale plus emblématique encore : l’usine est moderne, les machines sont ultraperformantes, mais le groupe finlandais qui possède l’établissement a décidé de fermer coûte que coûte malgré plusieurs offres de reprise, unanimement considérées comme sérieuses.

Avec le comité de suivi créé à son initiative il y a deux ans, rassemblant une fois par semaine les représentants syndicaux de M-real et toutes les forces politiques, du NPA au Nouveau Centre, Gaëtan Levitre entend donner à cette affaire une ampleur nationale. « On a toute la population derrière nous, argumente-t-il. Toutes les collectivités territoriales demandent l’expropriation au nom de l’intérêt général et pour cause d’utilité publique. Mais avec le début de la procédure, le compte à rebours est lancé. Sans emplois industriels, comment on va créer de la valeur ajoutée ? L’État doit intervenir… Transformez les rêves en réalité, c’est ça aussi les élections ! On peut la relancer, cette activité, tout est prêt, et ça serait le pied ! » Candidat Front de gauche aux législatives, Arnaud Levitre attend des députés qu’ils s’emparent du sujet en urgence. « On a dépassé le stade de l’émotion, tout le monde, ou presque, est d’accord pour condamner l’attitude des patrons, appuie-t-il. La session parlementaire a déjà été prolongée de quinze jours pour faire passer la TVA sociale… Pourquoi ne pas en profiter pour faire passer un amendement qui permette de contraindre un groupe à vendre si des repreneurs sérieux se manifestent ? »

À la papeterie, dans les locaux syndicaux, un avis d’adjudication tranche sur les murs où sont affichées les coupures de presse, souvent titrées « Inquiétude chez M-real » : il date de 1985 et il annonce la cession du fonds de commerce de l’usine de pâte à papier d’Alizay ainsi que du domaine et de l’élégante demeure, avec une mise à prix à 5 millions de francs. Sous cette archive, les militants expédient les affaires courantes : un rendez-vous, mardi, avec leur PDG à Roissy « entre deux avions » et une action, mercredi, à Rouen avec les Petroplus de Petit-Couronne (Seine-Maritime). Délégué syndical CFE-CGC, Éric Lardeur désigne le nerf de la guerre. « Chez M-real, on se heurte jusqu’ici à la question de la propriété privée, qui reste un tabou même quand elle va contre l’intérêt général et l’utilité publique, explique-t-il. On a rencontré tout le monde, au niveau de l’État, dans les ministères ou à la préfecture, et même avec François Loncle, le député socialiste du coin, et tous, ils disent qu’aucune loi ne permet de les forcer à vendre, qu’en tant que propriétaires, les Finlandais peuvent faire ce qu’ils veulent… Mais on n’a plus le temps de transiger si on veut sauver les centaines d’emplois et cette industrie ! » Jean-Yves Lemahieu, délégué CGT, détaille l’un des projets de reprise sur la table. « On l’appelle celui du papa Noël, celui-là, rit-il non sans gourmandise. C’est un consortium qui propose de reprendre la papeterie, de rouvrir la fabrication de pâte à papier et, avec les résidus du bois, de faire du bioéthanol de deuxième génération en distillant chez Petroplus. Avec les copains de la raffinerie de Petit-Couronne, aujourd’hui directement menacés à leur tour, on demande aux autorités d’étudier cette alternative à la casse de l’industrie dans ce pays, mais le lobby du pétrole met des bâtons dans les roues, juste pour continuer de se faire des ronds… Et si ça continue, ça va devenir un sport national de fermer les boîtes qui ont des repreneurs ! »

Chez M-real, les gesticulations élyséennes sur le « coût du travail », la « compétitivité » ou la « flexibilité » ne convainquent guère. « S’il s’agit de baisser encore les cotisations sociales, ce n’est pas la peine, renvoie Éric 
Lardeur. Dans une industrie comme la nôtre, la masse salariale ne représente que 8 % du chiffre d’affaires, ce n’est vraiment pas un problème à côté de la flambée des prix des matières premières… L’industrie, c’est ce qui crée de la valeur ajoutée pour un pays : à cet égard, un emploi industriel équivaut à deux emplois dans les services. Si on laisse disparaître nos emplois, on va où ? Je vais vous le dire, moi : on va tout droit à la Grèce et, quoi qu’on fasse alors, c’est la banqueroute ! »

Retour chez Azeo où le désastre est déjà là. Le patron a mis les voiles, une fois de plus. Le feu est encore allumé. Le piquet tient le choc. Il y a Sylvie, six mois d’ancienneté, qui constate avec amertume que l’usine a déjà été effacée sur le site Internet du groupe. « Non, ils n’auraient même pas pu attendre que la liquidation judiciaire soit prononcée, raille-t-elle. Au bout du compte, on a clairement l’impression qu’on se fait enfler, gruger, blouser, et on n’aime pas trop ça ! Cela explique aussi qu’on n’a plus rien à perdre. » Il y a Ghislaine, ouvrière à l’usine depuis trente-sept ans, qui, mi-anéantie, mi-révoltée, fait la liste des « remerciements » : « On a entendu dire qu’ils ont un projet d’extension de la logistique chez Kapa, c’est sans doute pour cela qu’ils sacrifient notre usine… Merci, patron ! J’ai cinquante-cinq ans. Merci Sarko d’avoir repoussé de deux ans les retraites, plus que sept ans à galérer ! » Bruno, qui a déjà connu un plan de licenciements il y a une dizaine d’années à la suite de la délocalisation au Maroc de l’équipementier automobile où il travaillait, essaie de prendre un peu de recul. « On nous jette comme des Kleenex et Sarkozy, il compte nous demander de faire des efforts, flaire-t-il. Comme si c’était pas déjà fait depuis des années : on n’a jamais eu aucune augmentation de salaire ! Le fric est à droite et le travail est à gauche. Pour des gens comme nous, il ne reste qu’une possibilité, c’est le bulletin de vote. Qu’est-ce qu’on a d’autre comme liberté ? C’est vrai qu’à l’usine, les gens n’en parlent pas trop, encore que ça change depuis quelques années, le ras-le-bol sans doute… Je ne comprends pas l’intérêt de laisser ce pays partir en sucette. »

Expropriation contre entente illicite Pourquoi le groupe finlandais M-real refuse-t-il de céder sa papeterie d’Alizay ? Délégué syndical CFE-CGC, Éric Lardeur démonte l’arnaque. « M-real, ce sont les leaders européens pour le carton, rappelle-t-il. Ils veulent abandonner le papier comme on le fait, nous, à Alizay, parce que, sur ce marché-là, ils sont nettement moins bien placés… On comprend leur logique jusque-là, mais pourquoi 
ils ne vendent pas notre usine, puisque le papier ne les intéresse plus ? » 
Selon les syndicalistes et leurs experts, il y a là un fort parfum d’entente illicite : dans un jeu en triangle, les groupes liquident certains de leurs sites 
pour « se faire plaisir entre copains »… De quoi renforcer les demandes d’expropriation formulées dans la foulée de celle d’Alizay par toutes 
les collectivités territoriales !

Thomas Lemahieu

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Published by frederic seaux - dans emploi
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