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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 13:18

Article paru dans l'Humanité, le 6 Mars 2012

 

"Portrait de la France populaire"

Elbeuf a perdu ses cheminées mais pas sa dignité

 

Terre ouvrière, Elbeuf, toute proche de Rouen, est une ville dans laquelle la pauvreté gagne du terrain. Il y a quatre ans, les communistes ont décidé de partir à la reconquête des milieux populaires, mesurant l’étendue du travail militant qu’il faut accomplir auprès de populations qui luttent pour survivre et se sentent abandonnées.

 

Elbeuf (Seine-Maritime), envoyé spécial. 

 

Longtemps surnommée « la Ville aux cent cheminées », Elbeuf-sur-Seine, en Seine-Maritime, ancienne cité textile, n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même. La désindustrialisation bat son plein depuis plusieurs décennies. Le principal employeur se nomme Renault, installé à Cléon, commune voisine. Et encore, la marque au losange a perdu de sa superbe, ne comptant aujourd’hui que 4 000 salariés contre 10 000 il y a vingt ans. Résultat, Elbeuf perd des habitants et se paupérise. Dans leur enquête sur « la pauvreté ouvrière à Elbeuf », deux sociologues, Jean-François Laé et Numa Murard, évoquent une population majoritairement ouvrière. 76 % des habitants sont locataires, pour un tiers d’entre eux dans des logements sociaux qui vieillissent mal. Une paupérisation que les militants et la vingtaine d’élus communistes de cette agglomération toute proche de Rouen ressentent jusque dans leur rang. Ce qui fait dire à Robert Hazet, secrétaire de la section du PCF, que « la section PCF d’Elbeuf est le reflet de la population elbeuvienne. Les militants appartiennent pour la plupart aux milieux très modestes. Les chômeurs représentent près de 10 % du nombre d’adhérents ».

La présence sur le terrain est aujourd’hui une composante essentielle du travail des communistes. « La chute du mur et ses conséquences sur l’électorat populaire qui votait communiste, le vieillissement des militants et la mainmise politique de Fabius et des élus, tous jeunes, qui lui sont proches sur l’agglomération avaient fini par avoir raison de notre action militante, qui par le passé était dynamique. La section était tombée à une trentaine de militants. Elle en compte aujourd’hui environ cent cinquante », raconte Robert Hazet. « On a d’abord mis en place une rencontre hebdomadaire le mercredi à la maison des communistes à Elbeuf pour parler politique, lire l’Huma et décider d’actions sur le terrain. Ces réunions sont ouvertes à tous, sans obligation d’adhésion. Cela arrive assez souvent que des gens invités par des militants passent pour discuter, et parfois finissent par militer », poursuit-il. Depuis quatre ans, cette section communiste ne ménage pas sa peine. Outre les traditionnels tracts et affiches distribués et collés chaque semaine, les militants organisent des conférences et multiplient les actions d’envergure, allant de la simple manifestation contre la TVA sociale jusqu’à la mise en place d’un bureau d’embauche en direction de l’usine Renault (l’Humanité, le 4 avril 2011). La population, qui il y a quatre ans jetait ou ignorait souvent les tracts, « vient maintenant les chercher », confie Christophe, militant de trente-cinq ans, au chômage. Il faut dire aussi que le PCF est le seul à gauche à occuper le terrain, le Parti socialiste l’ayant abandonné depuis longtemps, ne comptant que sur la seule attractivité de ses élus, Laurent Fabius en tête, ex-premier ministre et député de la circonscription, mais aussi l’influent Guillaume Bachelay, conseiller régional, élu à Cléon, secrétaire national à l’industrie au sein du PS et surtout porte-plume du projet présidentiel socialiste.

Tous le reconnaissent ici, dans ce terreau de terre ouvrière, l’élection présidentielle qui arrive est un enjeu pour toute la gauche. Elle l’est plus encore pour le Front de gauche où un score à deux chiffres de Jean-Luc Mélenchon n’est pas seulement espéré, mais très attendu. Même chez ceux, comme Frédéric, éducateur de rue, qui constatent aussi qu’ils entendent souvent parler aussi d’un vote « en faveur du Front national ». Un Front national qui à Elbeuf et dans l’agglomération n’atteint pas les chiffres élevés des banlieues des grandes villes : 11,5 % et 4,5 % des voix respectivement lors de la présidentielle et des législatives de 2007.

Les militants le reconnaissent, pour beaucoup, l’échéance est encore lointaine. Mais s’il existe du désintérêt, les milieux populaires ont tous le point commun d’avoir vu leur quotidien s’aggraver ces cinq dernières années sous l’ère Sarkozy. C’est le cas de Martine. « J’ai cinquante-huit ans, tous mes trimestres, et à cause du recul de l’âge du départ à la retraite, je dois attendre plus de trois ans pour la prendre. Or je suis en invalidité à 50 % et je ne peux plus travailler. Je touche une allocation de misère. Franchement, si Sarkozy repasse, ce sera terrible car il va encore plus attaquer les basses classes. » Pour Patrick, militant communiste au chômage qui perçoit l’allocation de solidarité, « la création de la TVA sociale est une attaque de plus contre les précaires ». Les jeunes aussi sont très remontés contre Sarkozy. Ainsi Ibrahim et Wilfried, la petite vingtaine d’années. Le premier est étudiant, le second a arrêté ses études pour travailler afin de se payer le permis de conduire nécessaire à la poursuite de ses études ! La situation est si ubuesque que Wilfried, quoique dépité, préfère en sourire. Les deux jeunes garçons savent ce que sont les mois difficiles. Pour eux, c’est douze mois sur douze. Cela ne les empêche pas de se mobiliser, avec l’association qu’ils ont créée, Impulsion urbaine, pour aider les jeunes des quartiers dans lesquels ils résident à prendre pied dans la société. « Sarkozy a donné une image sinistre de la jeunesse des quartiers en voulant la nettoyer au Karcher. Et quand il parle d’identité nationale, c’est évident que ce sont d’abord les jeunes d’origine étrangère de ces cités qui sont visés. Avec cette mauvaise image, ce n’est pas un hasard si nous sommes les plus touchés par le chômage. Pourtant, dans ces quartiers, il y a des talents et beaucoup de diplômés », explique posément Ibrahim, étudiant en première année de psychologie.

« Et la présidentielle ? » leur demande-t-on. Long soupir. Et du désintérêt. « Pour quoi faire ? Tout ça, ce sont des promesses », lance Wilfried qui parle de « corruption » quand il évoque, sans distinction, les élus politiques. « Le Pen ou un autre, c’est pareil », ose-t-il. Ibrahim dit aussi ne porter aucun intérêt à la présidentielle. Contrairement à Wilfried qui ira voter certainement blanc, Ibrahim, lui, ne fera pas le déplacement jusqu’aux urnes. « Je voterai le jour où l’humain sera au cœur des préoccupations des candidats », essaie-t-il pourtant. Et quand on lui dit que « l’humain d’abord » est justement au cœur du programme du Front de gauche, Ibrahim semble agréablement surpris. Pas sûr pour autant qu’il aille jusqu’à glisser le bulletin Mélenchon.

Du côté de militants syndicaux, les élections qui s’annoncent suscitent un peu plus d’intérêt. Et encore beaucoup de méfiance. Au dire des plus anciens, la jeune génération serait plus facilement prête à s’engager dans le combat syndical que politique, convaincue par son plus fort impact sur les conditions d’existence ponctuelles des salariés. Benjamin Duhaussé est de ceux-là. À trente-quatre ans, ce salarié qui touche 1 140 euros par mois a rejoint la CGT après avoir été, comme il dit, « pris pour un con » par sa direction. « Je ne suis pas du tout politisé et je me demande à quoi ça sert de voter », lance-t-il. Le militant cégétiste n’a aucun atome crochu avec le PS et avec Hollande qu’il trouve « trop mou ». Benjamin a le sentiment que ni lui ni ses parents, « qui ne mangeaient pas tous les soirs », n’ont été aidés un jour par des politiques. Aujourd’hui père de famille, le jeune homme a encore du mal à parler de cette époque. Le regard se perd très loin, il devient humide et la rancune est tenace. Il avoue du bout des lèvres que c’est de Mélenchon qu’il se sent « le plus proche ». Mais « je ne suis pas d’accord sur tout », précise-t-il. L’homme est hésitant à en dire plus. Toujours cette méfiance à l’égard de la gauche qui l’a toujours déçu. À quelques semaines de la présidentielle, le militant, qui dénonce les pressions quotidiennes du patronat et du pouvoir pour faire taire le monde du travail, ne sait toujours pas vraiment pour qui voter. Ce soir, pourtant, il fera le déplacement jusqu’à Rouen, pour participer au meeting de Jean-Luc Mélenchon au parc des expositions.

La reconquête du vote populaire est donc en marche à Elbeuf, où Jaurès vint tenir une conférence au cirque théâtre il y a cent ans. C’est la lourde tâche que s’est donnée le Front de gauche, le Parti socialiste étant lui intimement convaincu de ne jamais l’avoir perdu.

 

Frédéric Seaux

 

REPERES :

28,2 %

C’est le pourcentage de chômeurs que compte 
la ville d’Elbeuf. La population y est décroissante 
et sous-qualifiée. Moins de 20 % des adultes 
ont le bac. Le principal employeur est l’usine Renault. L’annonce, il y a un an, par le groupe, de l’embauche 
de 4 700 salariés sur l’ensemble de ses sites 
n’a pas eu des répercussions à Cléon qui a multiplié 
les contrats d’intérim et les CDD.

3 000

C’est le nombre de bénéficiaires du RSA (revenu 
de solidarité active) dans l’agglomération d’Elbeuf 
qui compte 60 000 habitants, soit 5 % de la population 
totale. 30 % des allocataires de la CAF de l’agglomération ont un revenu inférieur au seuil de bas revenu. 
Et pour 25 % des allocataires, cette « banque sociale » représente plus de 50 % de leurs ressources.

15 %

C’est le pourcentage de perte de population enregistrée par la ville d’Elbeuf depuis 1970. 
La ville comptait 20 000 habitants au début des années 1970. Elle n’en compte plus que 17 000 aujourd’hui.

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Published by frederic seaux - dans politique
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