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9 novembre 2010 2 09 /11 /novembre /2010 17:55

Article de Marie Barbier, paru dans L'Humanité, le 8 novembre 2010

Retour sur une vraie-fausse descente de police camp de roms

 

Fin octobre, des hommes cagoulés 
et portant des vestes « Police » ont fait irruption en pleine nuit dans un camp de Roms à Triel (Yvelines), terrorisant leurs habitants. Dix jours plus tard, l’enquête piétine, tandis que les soutiens dénoncent les conséquences du discours sarkozyste.

 

Au milieu de la plaine désertique de Triel-Chanteloup, une trentaine de familles roms se sont installées il y a trois ans. Ils sont une centaine, dont la moitié d’enfants, à vivre ici dans des conditions extrêmement précaires : sans eau ni électricité, dans des caravanes vétustes chauffées au poêle à bois (lire notre édition du 18 août).

Isolés, les habitants pensaient enfin avoir trouvé un refuge. Jusqu’à cette nuit du 28 au 29 octobre. « Vers deux heures et demie du matin, quatre individus cagoulés ont frappé aux portes des caravanes en criant “Police !” », témoigne Vasile, l’un des habitants. Les hommes portent rangers, gants et vestes avec l’inscription « Police ». Armés de fusils, ils tirent plusieurs fois en l’air et braquent à bout portant un vieil homme, agenouillé dans la boue, et une femme, qui porte son enfant dans les bras. Ils s’emparent de papiers d’identité, cartes bancaires, chéquiers, clefs de voiture et du peu d’argent que possèdent les Roms.

Dix jours après les faits, les habitants restent extrêmement choqués par la violence de cette incursion. Olympia, vingt-six ans, habite seule avec sa petite fille de quatre ans. Elle vit de la manche (4 euros dans les bons jours) et des poubelles. Dans sa caravane, dont l’intérieur impeccable est recouvert de tissus fleuri elle raconte ce qu’elle a vécu cette nuit-là : « Un homme est entré, il avait une cagoule noire, je ne voyais que ses yeux. Il m’a dit ‘‘Déshabille-toi, sinon je te tue’’ en braquant son arme sur ma poitrine. Il m’a fait mettre en culotte et m’a dit de me retourner. Il est resté une minute, puis il est parti. Depuis, ma fille sursaute dès que quelqu’un entre dans la caravane. »

Les quatre hommes restent une demi-heure avant de repartir à bord d’une voiture équipée d’un gyrophare. Les habitants soupçonnent immédiatement une imposture et appellent à plusieurs reprises la police, qui tarde à réagir. « Ils ont mis deux heures et quart à arriver sur place, se souvient Anne Laforgue, membre du collectif de soutien, arrivée dès 4 h 15 dans le camp. Visiblement, le poste de permanence ne comprenait pas où nous étions… » Le lendemain matin, dix-sept habitants se rendent au commissariat de Poissy, où une enquête préliminaire est ouverte. Dix jours plus tard, l’investigation piétine. Une source proche de l’enquête confie : « Dans cette affaire, tout est trouble et très étrange. »

L’enquête préliminaire se concentre pour l’instant sur la piste de vrais policiers. Des brebis galeuses qui se seraient livrées à une opération commando hors service ? « C’est possible, reconnaît un policier. L’hypothèse n’est pas écartée. » Toutes les voitures utilisées cette nuit-là par les forces de l’ordre des Yvelines sont examinées et comparées avec les données recueillies par la police technique et scientifique.

Autres suspects sur la liste des enquêteurs : les gens du voyage installés en bordure de la plaine. « C’est facile d’accuser les gitans…, ironise Michel Mallet, du collectif de soutien. C’est impossible, ils sont totalement solidaires des Roms. » Chez les Manouches en question, le soupçon fait évidemment bondir. « Je ne vois vraiment pas pourquoi on ferait ça, c’est complètement idiot ! se défend Christophe Cusol, installé sur un terrain de gens du voyage à quelques centaines de mètres. Au contraire on les protège, on essaye de les aider. Qu’ils aillent plutôt chercher du côté des groupes fascistes. »

La piste de l’extrême droite semble effectivement la plus probable. Le Bloc identitaire aurait des fidèles dans le coin. Il y a un an, le groupuscule organisait même une campagne contre « l’invasion des Gitans de Triel ». Mais pour les enquêteurs, cette hypothèse est aussi la plus difficile à démontrer, dans une enquête préliminaire où seule la charge de la preuve peut être retenue.

Pour les membres du collectif de soutien, une chose est sûre : la politique anti-roms, menée cet été par le gouvernement, a exacerbé les haines et encouragé ce type de passage à l’acte. « Cette agression est la résultante du discours xénophobe de Sarkozy qui a désigné les Roms comme la cause de toutes les souffrances de notre pays », dénonce Michel Mallet. Et le militant de proposer une autre hypothèse : celle de bandits trompés par les amalgames et clichés déversés cet été par le ministre de l’Intérieur sur les « grosses cylindrées » traînant des caravanes. Faute d’argent caché, ces cambrioleurs n’auront trouvé que l’extrême misère.

Autres suspects auxquels certains pensent ici : les chasseurs. Le massif de l’Hautil fait de la région un territoire de chasse et la plaine elle-même regorge de lièvres. Or, plusieurs fois, les chasseurs se sont plaints de la présence des Roms. « Oui, il y a eu des heurts, reconnaît-on à la mairie de Triel. Mais nous avons calmé le jeu. On imagine mal les chasseurs, qui frôlent la soixantaine, enfiler des cagoules et se déguiser en policiers ! »

En attendant de savoir qui étaient leurs agresseurs, les Roms de Triel-Chanteloup s’organisent. Chaque nuit, les hommes montent la garde et les caravanes ont été regroupées en cercle. « Ils sont traumatisés, ils s’en souviendront toute leur vie », souffle Michel Mallet. Le comité de soutien tente de mettre en place une cellule psychologique. Le parquet devrait décider prochainement de l’ouverture ou non d’une information préliminaire. Auquel cas, les habitants du camp pourraient se constituer partie civile. Pour l’instant, l’infraction n’étant pas encore établie, seule une plainte contre X a pu être déposée.

Marie Barbier

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