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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 11:14

Article de Thomas Lemahieu paru dans L'Humanité le 17 Décembre 2010

 

La santé financière 
du luxe 
est insolente

 

À l’occasion d’un colloque organisé à Saint-Germain-en-Laye, Yves Carcelle, PDG de Louis Vuitton, livre dans ce confortable entre-soi quelques bonnes nouvelles… Pour son groupe et pour les plus riches, mais pas forcément pour le reste de la société, condamnée, elle, à la rigueur et l’austérité !

 

Bienvenue dans un monde à part, un univers qui ne connaît pas la crise, cette bonne société qui s’en moque comme d’une guigne, un endroit où personne ne se demande comment remplir le frigo - Fauchon ou Petrossian sont là pour ça -,, mais plutôt : « Avec toutes ces incertitudes sur les marchés, ne dois-je pas m’acheter un nouveau sac à main Hermès, au lieu d’un tailleur haute couture, puisque c’est plus durable ? » À Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), au bout du bout de l’ancestrale voie du pouvoir et de l’argent qui, du jardin des Tuileries à 
Paris, traverse Neuilly, la Défense et Le Vésinet, la mairie bleue UMP de cette cité royale, classée dix-neuvième, malgré sa taille modeste, au palmarès des villes françaises abritant le plus d’assujettis à l’impôt sur la fortune (ISF), organisait la semaine dernière un petit raout intitulé « Le paradoxe de l’industrie du luxe dans le contexte de la rigueur ». Un paradoxe… ou une insulte à ceux qui, ailleurs, triment ? En ouverture de ces « Rencontres économiques » auxquelles la ville, revendiquant discrètement la comparaison avec Davos, avait convié, via un cabinet de relations publiques mais sans grand succès, la presse nationale, Gilbert Audurier, ancien banquier et adjoint au maire chargé du développement économique, pédale un peu dans le caviar pour s’en défendre : « Parler du luxe aujourd’hui pourrait passer pour une provocation, il n’en est rien. Le luxe et l’industrie du luxe fascinent. »

Quand on dit de la santé financière du secteur qu’elle est « insolente », elle l’est vraiment, elle l’est au premier degré : il y a de l’arrogance, de l’inconscience dans cette salle municipale high-tech qui, située plusieurs étages sous terre, ressemble d’ailleurs à un bunker. Aimablement introduit par Vincent Perrault, journaliste économique à LCI et lui aussi élu municipal UMP à Saint-Germain-en-Laye, Yves Carcelle, star de la soirée, déroule quelques anecdotes et fait mine de livrer les secrets de la réussite de son groupe. Le président-directeur général de Louis Vuitton, la branche cuir et maroquinerie de LVMH, se vante. « Nous, la crise, on ne l’a pas vue, explique-t-il, sourire jusqu’aux oreilles. Depuis près de vingt ans que je suis à la tête de Louis Vuitton, on a connu une croissance à deux chiffres tous les ans. Et l’année dernière, en pleine crise mondiale, on a même connu une croissance à deux chiffres plus ! C’est, je crois, ce que l’on peut appeler une croissance régulière… »

Le «désir de luxe»

Alors qu’Isabelle Ardon, banquière d’affaires et gérante de fonds investis dans les multinationales du luxe, salue le génie d’un secteur où « plus c’est cher, plus c’est désirable » et où « on peut avoir des prix élevés et donc des marges élevées souvent », Yves Carcelle évoque longuement le « désir de luxe » mondialisé : « On a en Chine 35 magasins dans 28 villes, j’ai personnellement déjeuné ou dîné avec le secrétaire du Parti de toutes ces villes chinoises, je les vois se transformer sous nos yeux… Honnêtement, l’Europe est provinciale par rapport aux villes chinoises aujourd’hui. Les Chinois ont envie d’accaparer l’Occident, et une manière d’accaparer l’Occident, c’est d’acheter des marques de luxe !  » Avant de corriger une idée reçue : « Dans notre cas, la croissance a été renforcée, c’est vrai, par notre présence en Chine, au Vietnam, en Corée, en Russie, au Brésil. Mais en fait, nous sommes en croissance sur tous les marchés, y compris en Amérique du Nord, y compris en Europe ou au Moyen-Orient. Nos clients européens continuent d’acheter et même ils achètent plus d’une année à l’autre… On a beaucoup parlé de la crise financière de Dubai ; elle a touché les promoteurs et les propriétaires immobiliers, mais pas la consommation. Et quand il fait 49 degrés dehors et qu’on a toujours le même salaire à la fin du mois, qu’est-ce que vous voulez faire d’autre que d’aller dans les centres commerciaux climatisés ? »

Le moral est au beau fixe

Dans cet entre-soi fraternel, la rumeur du peuple, celui qui, cet automne, voulait dans la rue défendre les retraites et une meilleure répartition des richesses, ne pénètre à aucun moment. « Après la frustration, les consommateurs se lâchent avec un appétit renouvelé », se félicite encore Yves Carcelle. Dans les territoires protégés du Richistan, à Saint-Germain-en-Laye comme dans les palaces chinois ou les centres commerciaux de Dubai où Vuitton implante ses boutiques, le moral est au beau fixe, les portefeuilles débordent toujours. La rigueur ou l’austérité, ces gens-là en rient…

Thomas Lemahieu

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Published by frederic seaux - dans Economie
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