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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 13:28

 

Article de Alexandra Chaignon, paru dans l'Humanité, le 14 janvier 2011

Comment les laboratoires nous font avaler la pilule

 

Le scandale du Mediator a mis en lumière la défaillance du système de contrôle des médicaments. Les pouvoirs publics privilégient l’intérêt économique avant celui des patients. Le meilleur remède, c’est celui qui fait grossir le portefeuille.

 

Deux mois après s’être vu confier l’enquête sur le Mediator, ce coupe-faim retiré du marché fin 2009, l’Inspection des affaires sociales (Igas) doit remettre demain son rapport au ministre de la Santé. « Je veux comprendre pourquoi, malgré certaines mises en garde, malgré une parenté chimique avec des molécules interdites, ce médicament est resté sur le marché pendant trente-trois ans », déclarait Xavier Bertrand, fin décembre. C’est justement LA question que tout le monde se pose et qui interroge les liens existant entre l’agence sanitaire publique et les laboratoires.

« On ne soupçonne pas la puissance de l’industrie pharmaceutique. Elle contrôle toute la chaîne du médicament, depuis la molécule jusqu’à sa prescription. » Ancien médecin-conseil de la Cnam, Claude Béraud a été vice-président de l’une des plus hautes institutions publiques en matière de médicament, la Commission de transparence de l’Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé). Pour lui, les pouvoirs publics privilégient l’intérêt économique et celui des firmes avant celui des patients.

 

18 000 morts par an en France

À commencer par les pratiques d’évaluation. Les essais cliniques, qui servent de référence à l’évaluation des médicaments par la commission d’autorisation de mise sur le marché (AMM), sont réalisés à l’initiative des laboratoires. Le médicament passe ensuite par la commission de la transparence, chargée d’évaluer son apport thérapeutique, sur une échelle de 1 à 5. Sachant qu’entre 1 et 3 le taux de remboursement variera entre 35 et 65 %. Au-dessus de cette fourchette, le principe actif est jugé inefficace et n’est pas admis sur la liste des produits remboursés. « En théorie », précise Claude Béraud. Car cette commission n’exige aucune preuve de progrès thérapeutique. 90 % des nouveaux médicaments seraient pourtant dans ce cas ! Quant au contrôle des médicaments après leur mise sur le marché, aucune étude ne permet de vérifier que les plus prescrits tiennent bien leurs promesses alors que la collectivité consacre à leur remboursement des sommes astronomiques. Pourtant, les effets secondaires dus aux médicaments font chaque année près de 18 000 morts en France.

Parallèlement, que penser des comités d’experts dont la plupart sont rémunérés comme consultants des firmes dont ils doivent juger les produits ? Ces liens ont l’obligation d’être publiés, mais la transparence n’est pas l’indépendance. En 2010, 99 % des experts de l’Afssaps ont déclaré des liens avec l’industrie pharmaceutique. « Ce n’est pas parce qu’il y a un lien entre la firme et l’expert qu’il y a conflit d’intérêts », se défend Christian Lajoux, président du Leem (syndicat français de l’industrie pharmaceutique).

 

une concurrence acharnée

Le financement de l’Afssaps fait également débat. Désormais, ses ressources proviennent à 100 % des labos pharmaceutiques. Un mode de financement « pas de nature à assurer l’indépendance de l’agence », note la Cour des comptes. L’agence rétorque que ces redevances sont des taxes obligatoires. « Il n’y a pas d’échanges financiers. Ce type de financement garantit l’autonomie financière de l’agence sans pour autant dresser de lien de subordination », s’irrite Christian Lajoux. « Certes, mais rien n’oblige la firme à soumettre sa demande d’autorisation de mise sur le marché à l’Afssaps, en concurrence sur ce “marché” avec l’Agence européenne du médicament, encore moins indépendante, voire avec des agences d’autres pays européens. L’agence subit donc le dumping réglementaire de l’agence la plus conciliante, au risque de voir les demandes d’AMM et les recettes afférentes se détourner d’elles », explique Philippe Foucras, président du collectif Formindep (pour une formation médicale indépendante au service des professionnels de santé et des patients ).

Les laboratoires doivent donc se livrer à une concurrence acharnée pour préserver des marges bénéficiaires extrêmement élevées. « Les axes de recherche développés par l’industrie pharmaceutique correspondent essentiellement aux pathologies représentant un marché important, délaissant nombre de pathologies des pays en voie de développement », dénonce Thierry Bodin, délégué central CGT chez Sanofi-Aventis. Cette logique industrielle accule les laboratoires à tout faire pour réduire les délais de retour sur investissement. De son côté, financée par les firmes, l’Afssaps n’ose plus prendre de décisions contrariant un tant soit peu les intérêts des labos.

Alexandra Chaignon

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Published by frederic seaux - dans santé
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