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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 09:41

Entretien avec François Jost, universitaire spécialiste des médias,

 

réalisé par Anna Musso et paru dans L'Humanité, le mardi 26 Octobre 2010

 

François Jost « Sarkozy stigmatise les grévistes pour mieux régner »

François Jost, sociologue des médias, analyse le plan de communication du gouvernement et 
le traitement médiatique du mouvement social, de la mobilisation des lycéens au blocage des raffineries.

 

Comment interprétez-vous l’ampleur de la mobilisation sociale ?

 

François Jost. La mobilisation est forte parce qu’elle dépasse le problème des retraites, qui est fondamental. Ce mouvement est le résultat d’une accumulation de désaccords et de ressentiments de la population contre les mesures prises par Sarkozy, depuis des années. Et les jeunes ont bien raison de s’inquiéter de leur avenir et de leur entrée sur le marché du travail. Certains disent ne pas comprendre pourquoi ils manifestent et pourtant ce sont les mêmes qui s’interrogent sur l’état de la planète que nous laisserons à nos enfants. D’un côté, il faudrait faire de l’écologie et, de l’autre, ne pas s’inquiéter sur le type de retraite dont nos enfants vont hériter ? C’est absolument contradictoire !

 

Concernant les jeunes, justement, quelle analyse faites-vous du traitement médiatique dont ils sont l’objet ?

 

François Jost. La mobilisation des jeunes a été l’occasion pour un certain nombre de gens et pour de grands médias de montrer que ce n’était plus tant le problème des retraites qui était au centre du mouvement, mais des revendications contre Sarkozy. Toutefois, depuis quelques jours, les médias, utilisent un procédé habituel : ils mettent en avant les casseurs, dont on sait pourtant qu’ils représentent une proportion extrêmement faible par rapport à la vraie mobilisation des lycéens et des étudiants, qui monte.

 

Quelles différences relevez-vous entre les journaux télévisés, de radio et de presse ?

 

François Jost. La différence est très simple, c’est toujours l’image. Par exemple, dire à la radio qu’il y a eu quelques problèmes en fin de manifestation n’a pas du tout le même impact que de montrer, comme on l’a vu sur France 2, des pavés envoyés par des jeunes et des CRS qui ripostent. Ce qui m’a frappé à la télévision, c’est le montage : en montrant d’abord des jeunes lançant des pierres, puis les forces de l’ordre, ces journalistes orientent le sens des images en reportant automatiquement la faute du côté des jeunes.

 

En est-il de même concernant le blocage des raffineries ?

 

François Jost. La progression du traitement médiatique est très classique, même si elle a peut-être mis un peu plus de temps à se développer cette fois-ci parce que 70 % des Français soutiennent le mouvement social, mais le procédé consiste désormais à montrer que les usagers trinquent. Ainsi, depuis quelques jours, on voit à la télévision des gens qui râlent parce qu’ils attendent de l’essence, ou les transports en commun…

 

En mettant en valeur de telles images ou propos, des médias ne se font-ils pas l’écho du gouvernement ?

 

François Jost. Un responsable des médias répondrait qu’il angle ses sujets en se posant d’abord la question de savoir « comment séduire le téléspectateur en étant proche de lui ». C’est la loi du nombre. Or, entre les personnes qui bloquent les raffineries, forcément moins nombreuses que les gens qui ne peuvent pas prendre d’essence, les médias choisissent d’être du côté de la majorité de l’audience. Le souci du type qui n’aura pas sa retraite à taux plein est moins important que celui du type qui veut aller voir sa belle-mère ou conduire son fils à l’école en voiture !

 

Mais pourtant la majorité des Français soutiennent le mouvement, n’est-ce pas dans l’intérêt des médias de prendre le parti de la mobilisation ?

 

François Jost. Oui, bien sûr, mais le chiffre des 70 % de Français qui sont pour la mobilisation ne permet pas de faire de l’image, alors qu’avec une personne étant dans la situation concrète de pas pouvoir prendre de l’essence, vous avez de la réaction, vous pouvez faire de la polémique. Puis il doit sûrement être difficile de filmer quelqu’un qui attend depuis deux heures dans une station essence et dit qu’il est vraiment content pour le blocage des raffineries !

 

Comment analysez-vous la communication du gouvernement ?

 

François Jost. Sa communication est habile et inquiétante, par exemple, lorsque Sarkozy scande, jeudi dernier, que « les Français sont pris en otages », c’est une tarte à la crème, puisqu’on l’entend à peu près à chaque grève, mais avec cet argument le président monte une partie des Français contre les autres, comme il en a l’habitude. Au fond, sa communication est toujours la même, comme cet été avec les Roms : c’est la stigmatisation. Il stigmatise une catégorie de la population qui s’opposerait, selon lui, au bien commun. Une méthode qui ne vise pas à rassembler, mais à diviser pour mieux régner.

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