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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 07:58

 

Le collège-lycée expérimental d’Hérouville Saint-Clair,

la « clé » de la réussite scolaire ?

 

Inventer une nouvelle façon de vivre l’école. Voilà le projet, il y a bientôt trente ans de quelques enseignants convaincus qu’il n’y a pas de fatalité à l’échec scolaire imputable à l’école. En 1982, le ministre Savary de l’Education Nationale donne alors son accord à l’ouverture d’établissements scolaires expérimentaux qui bénéficient immédiatement d’un statut dérogatoire dans son fonctionnement administratif et pédagogique. En Basse-Normandie, c’est à Hérouville-Saint-Clair, dans la proche banlieue de Caen, que l’expérimentation est lancée. Le collège-lycée public expérimental  (le CLE qu’il faut prononcer « clé »-NDLR) est né. Tout y est novateur, le fonctionnement, l’enseignement, les rapports à l’élève et aux parents. Reportage.

 

« On n’est pas dans la quatrième dimension quand même». Clément Marie à 13 ans et il est scolarisé en classe de quatrième au collège-lycée public expérimental  (le CLE qu’il faut prononcer « clé »-NDLR) d’Hérouville Saint-Clair, près de Caen, en Basse-Normandie. Comme ses jeunes camarades, Clément veut remettre les pendules à l’heure. « Les élèves ici ne sont pas différents d’ailleurs, dans les autres établissements. Sauf qu’ici les relations profs-élèves sont différentes ». C’est en effet le moins que l’on puisse dire. Car au clé, tout est particulier au regard de ce qui se fait ailleurs, dans les établissements « traditionnels ».

Ici tout est expérimental, le fonctionnement, l’enseignement, les rapports à l’élève et aux parents. C’est d’ailleurs ainsi que le projet avait été pensé par quelques enseignants, proposé au ministère Savary et accepté dès la rentrée scolaire de 1982, après obtention par les enseignants eux-mêmes d’un lieu pour enseigner. Ce sera d’abord au château de Beauregard avant de s’installer dans le foyer des jeunes travailleurs prêté par la municipalité d’Hérouville Saint-Clair, avant qu’en 1995, enseignants et élèves s’installent dans des locaux flambants neufs conçus pour accueillir 420 élèves (l’établissement en compte actuellement 350-NDLR). L’objectif de ses enseignants ? Résoudre l’échec scolaire imputable à l’école. Rien de bien nouveau sous le soleil. Sauf que cette fois, le projet proposé, lui, est révolutionnaire car il rompt avec les rapports hiérarchiques et les pratiques pédagogiques ancestraux au sein des établissements scolaires. Et pour cela, l’établissement bénéficie immédiatement d’un statut dérogatoire en qualité d’établissement expérimental. Quant aux moyens humains, ils sont composés de la dotation normale d’un établissement à laquelle vient s’ajouter une dotation spéciale, aujourd’hui remise en cause, pour inventer et tester des dispositifs originaux notamment sur un plan pédagogique où l’élève est placé au cœur du système éducatif en respectant ses singularités et ses rythmes propres.

De nouveaux rapports profs-élèves

Concrètement, le clé propose un enseignement qui limite au maximum le rapport frontal et hiérarchique – le prof fait cours face aux élèves qui l’écoutent et qui le vouvoient – en favorisant d’abord le tutoiement. « On tutoie nos parents, ce n’est pas pour cela qu’on ne les respecte pas. Mais ce ne sont pas pour autant des copains », affirme avec assurance une nouvelle fois Clément. « Le tutoiement contribue à la confiance réciproque entre l’élève et l’enseignant », renchérit Loup Guichard, 15 ans en classe de seconde, dans cet établissement depuis la sixième et qui pour rien au monde ne changerait de lycée. Les enseignements dispensés renforcent cette réciprocité. Ceux d’abord en binôme dirigés par deux enseignants de matières différentes, puis l’aide au travail obligatoire, les enseignements « massés » optionnels d’ouverte culturelle et de découverte sur une période de trois à quatre semaines et d’un trimestre quand ils sont obligatoires et s’inscrivant dans « une démarche de recherche collective et de pédagogie de projet ». Les élèves ont également accès aux pratiques artistiques, selon les compétences des enseignants voire des surveillants et du conseiller principal d’éducation qui peuvent également intervenir, afin de développer leur créativité et de contribuer à leur épanouissement personnel. L’emploi du temps des élèves est le fruit d’une réflexion constante sur les rythmes scolaires et sur toutes les activités qui sont liées entre-elles. Ainsi les cours traditionnels sont dispensés entre 8 heures (9h pour les 6e et 5e) et 14 heures avec trois temps de pause. Le reste de l’après-midi est consacré aux autres activités expérimentales. Et deux soirs en décembre, c’est « la soirée cabaret » :   les élèves présentent aux parents tout ce qui a été produit en atelier et en ouverture culturelle. Mais le « métier d’élève » comme on dit chez les enseignants du clé, ne s’arrête pas aux enseignements. L’élève étant un adulte en devenir, il doit également participer au fonctionnement de l’établissement. Au programme : entraide scolaire au sein du Clé et au sein d’une école primaire de la ville, participation à la communication externe du l’établissement, animation par les lycéens des temps de pause des collégiens, ou encore aide à la gestion du CDI, balayage des salles et participation au fonctionnement de la cantine.

Des enseignants-tuteurs

Les enseignants jouent aussi pleinement leur rôle, au-delà même des enseignements qu’ils dispensent. Ainsi au clé, pas de professeurs principaux mais des tuteurs. Chaque enseignant s’occupe d’une quinzaine d’élèves de différents niveaux et de classes auxquelles il n’enseigne pas forcément. Si le tutorat individuel a l’objectif de proposer régulièrement un accompagnement personnalisé et individualisé des résultats scolaires,  du comportement et une aide méthodologique et dans le choix de l’orientation, le tutorat collectif qui a lieu tous les vendredis après-midi est d’avantage une activité de participation à la vie de l’école. Et comme pour les élèves, le « métier » d’enseignant  ne se limite pas au cours transmis. Les profs, rappellent André Sirota, professeur de psychopathologie sociale à l’université d’Angers, qui est intervenu auprès d’eux dans cet établissement. Comme d’autres chercheurs[1], ils s’est intéressé à cet établissements : « sont tous coresponsables de l’établissement. Après élection et à tour de rôle, chacun des professeurs, qui doivent se porter volontaire, exerce l’une des responsabilités collectives »[2]. C’est l’autre aspect du statut dérogatoire accordé au Clé dès ses débuts. Rattaché néanmoins au lycée général Fresnel de Caen, sous l’autorité administrative de son proviseur, le clé fonctionne en pratique en autogestion. Dix des trente-sept enseignants de l’établissement occupent des fonctions au sein de la direction et prennent les décisions qui peuvent être critiquées et remises en cause par l’ensemble de leurs collègues. C’est une des conditions de son fonctionnement auquel les enseignants doivent adhérer lors de leur recrutement par cooptation après entretien et vote des enseignants, lui aussi soumis à un statut dérogatoire. Etre enseignant au CLE relève donc d’un choix et d’une adhésion au projet de l’établissement et non d’un hasard lié à une mutation traditionnelle, au gré des postes vacants et du nombre de points acquis par ancienneté ou pas la situation familiale, que l’enseignant ne maîtrise pas.  Véronique Dufour a 49 ans et elle vient d’arriver au CLE en septembre en qualité de prof d’art plastique. Après plus de vingt années d’enseignement en collège, cette enseignante avait l’impression « d’aller pointer à l’usine ». Et pour cause : elle enseignait à vingt et une classe soit près de cinq cents élèves. Son sentiment sur l’enseignement traditionnel ? « Les gamins ne sont pas la priorité du ministère ». Et puis une lassitude aussi de toujours travailler seule. Aujourd’hui, au CLE, Véronique Dufour se sent revivre. Quant à son fils qui vient d’entrer en seconde dans l’établissement, « c’est la première fois qu’il est content de venir à l’école », affirme-t-elle, avec un large sourire qui en dit long sur le malaise de l’enseignement en France.

Lycée pour petits bourgeois ?

Lycée pour petits bourgeois le Clé ? Pour enfants à problèmes ? Ni l’un ni l’autre, répondent d’une seule et même voix les enseignants, parents et élèves. « Il y a beaucoup de fantasmes à ce sujet » reconnaît Fabien Tesson, prof d’histoire-géo dans cet établissement depuis douze ans. Les élèves viennent donc de partout et non du seul secteur d’Hérouville (ce qu’on appelle la carte scolaire-NDLR). « Nous revendiquons l’hétérogénéité sociale et scolaire grâce à notre recrutement équilibré en fonction des catégories socio-professionnelles et du niveau des élèves », poursuit l’enseignant. La mixité sociale y est donc vue comme un pilier de la lutte contre l’échec scolaire. Et faute de l’avoir dans les territoires, ces enseignants ont décidé de la créer eux-mêmes. Application de la politique sarkozyste de suppression de la carte scolaire ? « Certainement pas » répliquent-ils. « Sarkozy veut protéger les milieux favorisés. Nous on veut les mélanger au reste de la population. Nuance ».

Le clé n’est pas pour autant un « Eden pédagogique ». Des échecs d’enseignants et d’élèves existent aussi dans l’établissement. Le métier d’enseignant y est exigeant en termes de travail, d’heures de présence et de remise en cause permanente de son travail à destination des élèves. Celui des élèves ne l’est pas moins non plus. Aucun laxisme n’y est permis. L’élève qui signe un contrat d’engagement doit le respecter sous peine de ne pas pouvoir poursuivre sa scolarité dans l’établissement. « Mais au clé, expliquent Jean-Claude Ha-Minh-Tay, parent d’élève de l’association Aspacle (association des parents d’élèves du Clé) rattachée à la FCPE, l’élève est valorisé, mis en confiance, les bulletins sont exemplaires dans le sens où l’élève est constamment encouragé ». Professeur d’EPS dans un lycée traditionnel et père de deux enfants, ce parent peut facilement comparer les deux types d’enseignement : « ma fille est en 5e dans son collège de secteur car elle n’a pas été prise au Clé. Elle travaille bien, mais elle est constamment stressée par ses notes. Elle ne parle que de cela. Mon autre enfant scolarisé au clé est mieux dans sa peau, car il n’a pas l’impression d’être jugé et sanctionné ». Un sentiment partagé par une autre parent d’élève, Annie Lostanlen-Abousaïd qui dénonce aussi l’immobilisme de l’école française : « L’école d’aujourd’hui ne propose rien de nouveau. Elle est la même que celle que j’ai connue, sans tutorat, sans activités variées. Elle est toujours dans le frontal ». D’où son choix pour une autre façon de vivre l’école.

Un bon bilan remis en cause par le Ministère

Les syndicats enseignants, sont, il faut bien l’avouer, un peu gênés aux entournures face à ce genre d’établissement au statut dérogatoire, qui n’existe d’ailleurs pas qu’en Basse-Normandie puisque l’Hexagone en compte presque une dizaine aujourd’hui. Le Snes-FSU, principal syndicat enseignant, par la voix du responsable académique du Calvados, Mario Bardot dit ne pas être opposé à ce type d’expérimentation. « Pour autant, poursuit-il, tous les établissements devraient être dotés de moyens permettant de mettre en œuvre une pédagogie de la réussite adaptée à chaque élève ». En clair, l’enseignement traditionnel, doté de moyens suffisants, serait  donc capable de résoudre l’échec scolaire imputable à l’école et d’améliorer le fonctionnement et les rapports humains au sein des établissements scolaires. Quand à l’extension des pratiques pédagogiques et administratives usitées au clé à d’autres établissements et souhaitée par ses enseignants, pas question pour le syndicat de généraliser la démarche : « ce cadre peut s’entendre dans un cadre expérimental et dans une démarche initiée et acceptée par des personnels volontaire ». Mais il reconnaît que ce mode de fonctionnement et cette démarche intellectuelle « n’ont rien à voir avec les tentatives actuelles de déréglementation menées par le gouvernement ».

Le Ministère de l’Education nationale, lui, n’a pas souhaité répondre aux questions de l’Humanité. On le comprend. Après avoir vanté les mérites de ce genre d’établissement en 2005 dans son n°171 des « dossiers évaluations et statistiques », il a entériné des suppressions de postes au sein de cet établissement, il y a quelques semaines, remettant en cause l’approche expérimentale et donc l’existence même de l’établissement.

Frédéric SEAUX

 

Au moment où ce reportage est mis en ligne, le 13 septembre 2011, le CLE d’Hérouville a repris la lutte pour faire valoir sa particularité auprès du rectorat bas-normand

 

 

 

 

 



[1] Lire notamment Emmanuel Jardin, Une école de la modernité? Le CLE d'Hérouville Saint-Clair, L’Harmattan, 2003.

[2] André Sirota, Françoise Rey, Des clés pour réussir au collège et au lycée. Témoignages et réflexions sur le collège-lycée expérimental d’Hérouville-Saint-Clair, Erès, 2007

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Published by frederic seaux - dans Education
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