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19 décembre 2010 7 19 /12 /décembre /2010 11:14

Article de Thomas Lemahieu paru dans L'Humanité le 17 Décembre 2010

 

La santé financière 
du luxe 
est insolente

 

À l’occasion d’un colloque organisé à Saint-Germain-en-Laye, Yves Carcelle, PDG de Louis Vuitton, livre dans ce confortable entre-soi quelques bonnes nouvelles… Pour son groupe et pour les plus riches, mais pas forcément pour le reste de la société, condamnée, elle, à la rigueur et l’austérité !

 

Bienvenue dans un monde à part, un univers qui ne connaît pas la crise, cette bonne société qui s’en moque comme d’une guigne, un endroit où personne ne se demande comment remplir le frigo - Fauchon ou Petrossian sont là pour ça -,, mais plutôt : « Avec toutes ces incertitudes sur les marchés, ne dois-je pas m’acheter un nouveau sac à main Hermès, au lieu d’un tailleur haute couture, puisque c’est plus durable ? » À Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), au bout du bout de l’ancestrale voie du pouvoir et de l’argent qui, du jardin des Tuileries à 
Paris, traverse Neuilly, la Défense et Le Vésinet, la mairie bleue UMP de cette cité royale, classée dix-neuvième, malgré sa taille modeste, au palmarès des villes françaises abritant le plus d’assujettis à l’impôt sur la fortune (ISF), organisait la semaine dernière un petit raout intitulé « Le paradoxe de l’industrie du luxe dans le contexte de la rigueur ». Un paradoxe… ou une insulte à ceux qui, ailleurs, triment ? En ouverture de ces « Rencontres économiques » auxquelles la ville, revendiquant discrètement la comparaison avec Davos, avait convié, via un cabinet de relations publiques mais sans grand succès, la presse nationale, Gilbert Audurier, ancien banquier et adjoint au maire chargé du développement économique, pédale un peu dans le caviar pour s’en défendre : « Parler du luxe aujourd’hui pourrait passer pour une provocation, il n’en est rien. Le luxe et l’industrie du luxe fascinent. »

Quand on dit de la santé financière du secteur qu’elle est « insolente », elle l’est vraiment, elle l’est au premier degré : il y a de l’arrogance, de l’inconscience dans cette salle municipale high-tech qui, située plusieurs étages sous terre, ressemble d’ailleurs à un bunker. Aimablement introduit par Vincent Perrault, journaliste économique à LCI et lui aussi élu municipal UMP à Saint-Germain-en-Laye, Yves Carcelle, star de la soirée, déroule quelques anecdotes et fait mine de livrer les secrets de la réussite de son groupe. Le président-directeur général de Louis Vuitton, la branche cuir et maroquinerie de LVMH, se vante. « Nous, la crise, on ne l’a pas vue, explique-t-il, sourire jusqu’aux oreilles. Depuis près de vingt ans que je suis à la tête de Louis Vuitton, on a connu une croissance à deux chiffres tous les ans. Et l’année dernière, en pleine crise mondiale, on a même connu une croissance à deux chiffres plus ! C’est, je crois, ce que l’on peut appeler une croissance régulière… »

Le «désir de luxe»

Alors qu’Isabelle Ardon, banquière d’affaires et gérante de fonds investis dans les multinationales du luxe, salue le génie d’un secteur où « plus c’est cher, plus c’est désirable » et où « on peut avoir des prix élevés et donc des marges élevées souvent », Yves Carcelle évoque longuement le « désir de luxe » mondialisé : « On a en Chine 35 magasins dans 28 villes, j’ai personnellement déjeuné ou dîné avec le secrétaire du Parti de toutes ces villes chinoises, je les vois se transformer sous nos yeux… Honnêtement, l’Europe est provinciale par rapport aux villes chinoises aujourd’hui. Les Chinois ont envie d’accaparer l’Occident, et une manière d’accaparer l’Occident, c’est d’acheter des marques de luxe !  » Avant de corriger une idée reçue : « Dans notre cas, la croissance a été renforcée, c’est vrai, par notre présence en Chine, au Vietnam, en Corée, en Russie, au Brésil. Mais en fait, nous sommes en croissance sur tous les marchés, y compris en Amérique du Nord, y compris en Europe ou au Moyen-Orient. Nos clients européens continuent d’acheter et même ils achètent plus d’une année à l’autre… On a beaucoup parlé de la crise financière de Dubai ; elle a touché les promoteurs et les propriétaires immobiliers, mais pas la consommation. Et quand il fait 49 degrés dehors et qu’on a toujours le même salaire à la fin du mois, qu’est-ce que vous voulez faire d’autre que d’aller dans les centres commerciaux climatisés ? »

Le moral est au beau fixe

Dans cet entre-soi fraternel, la rumeur du peuple, celui qui, cet automne, voulait dans la rue défendre les retraites et une meilleure répartition des richesses, ne pénètre à aucun moment. « Après la frustration, les consommateurs se lâchent avec un appétit renouvelé », se félicite encore Yves Carcelle. Dans les territoires protégés du Richistan, à Saint-Germain-en-Laye comme dans les palaces chinois ou les centres commerciaux de Dubai où Vuitton implante ses boutiques, le moral est au beau fixe, les portefeuilles débordent toujours. La rigueur ou l’austérité, ces gens-là en rient…

Thomas Lemahieu

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17 décembre 2010 5 17 /12 /décembre /2010 12:03

Article de Laurent Mouloud  paru dans L'Humanité, le 15  décembre 2010

Les enfants pauvres au pilori

 

La dernière enquête Pisa souligne une fois encore que les élèves des quartiers populaires sont les premières victimes d’un système éducatif français fondé sur l’élitisme.

 

«L’école des héritiers ». Malheureusement, la formule est toujours d’actualité, en France, après la parution, le 7 décembre, de la quatrième enquête Pisa (programme international pour le suivi des acquis des élèves). Menée tous les trois ans auprès des élèves de quinze ans dans les 34 pays de l’OCDE, cette étude, certes subjective, fait tout de même un constat alarmant : la France est l’un des pays où « l’impact du milieu socio-économique sur la performance des élèves » est extrêmement élevé. En clair, les enfants des classes populaires restent les premières victimes d’un système scolaire élitiste, où un élève de quinze ans sur cinq est considéré « en échec ».

 Ce n’est pas une fatalité

Selon l’OCDE, les diverses caractéristiques du milieu familial expliquent à elles seules « 28 % de la variation dans les performances » scolaires en France, contre 22 % en moyenne dans les autres pays. Quant aux élèves issus de l’immigration de première génération, ils s’exposent à « au moins deux fois plus de risques de compter parmi les élèves peu performants ». Mais ce constat, ajoute aussitôt l’étude Pisa, n’a rien d’une fatalité. « Si le désavantage socio-économique est un phénomène aux multiples facettes (…), certains pays réussissent à en atténuer l’impact sur le rendement de l’apprentissage. » Au Japon, la variable du milieu social n’entre que pour 14 % dans les performances des élèves. Elle est de 18 % en Islande, au Canada ou encore en Corée.

Pourquoi la France parvient-elle aussi peu à corriger ces inégalités de départ ? « Car son système scolaire est basé sur la sélection et la formation d’une élite », rétorque le sociologue Christian Baudelot (lire page 3). Un avis partagé par une cinquantaine de chercheurs qui ont signé, en octobre, un appel pour une « grande réforme démocratique » de l’école (1). « Les promoteurs de notre actuelle “école unique” ont toujours admis le principe de parcours tôt différenciés et d’une progression des scolarités qui maintienne les écarts sociaux, assurant une employabilité minimale à un pôle, et une qualification compétitive à l’autre. » De fait, les classes de sixième comptent aujourd’hui 55 % de fils d’ouvriers et 15 % de fils de cadres. Dans le supérieur, et notamment en classe préparatoire, cette proportion s’inverse.

Pour la FCPE, rien d’étonnant : « Notre système s’appuyant totalement sur les devoirs à la maison, les notes et le redoublement, il ne parvient pas à faire réussir tous les élèves en leur renvoyant la responsabilité de l’échec, souligne la fédération de parents d’élèves. Cette forte responsabilité pédagogique des familles aggrave les inégalités sociales et leur reproduction dans le système scolaire. »

 Ségrégation sociale

Et ce ne sont pas les réformes menées par la droite qui vont inverser la tendance (lire page 3). À l’heure où Luc Chatel, le ministre de l’Éducation, enchaîne les mesures à contresens sur fond de restrictions budgétaires, beaucoup dénoncent aujourd’hui l’absence de visée à long terme. Un seul chiffre : en France, les dépenses d’éducation ont progressé de 5 % en deux ans contre 25 % en moyenne dans l’OCDE. L’État « abandonne l’école aux mécanismes sociaux et cela se traduit d’une façon brutale qui singularise aujourd’hui la France », souligne Philippe Tournier, secrétaire général du SNPDEN, le syndicat des chefs d’établissement. Pour la FSU, c’est une évidence : « Si l’on veut éviter que l’écart ne se creuse davantage, il faut rompre avec la politique actuelle de ghettoïsation et de ségrégation sociales et scolaires. » De toute urgence.

 

(1) www.democratisation-scolaire.fr.

Laurent Mouloud

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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 10:25

Article de Olivier Mayer, paru dans l'Humanité, le 9 décembre 2010

 

Cavalier contre les RTT au Sénat

 

Les sénateurs adoptent un amendement au projet de loi de finances 2011 qui réduit les jours de réduction du temps de travail (RTT) des fonctionnaires en congé maladie. Une mesure populiste sans impact budgétaire.

 

 

C’est ce qu’on appelle un «cavalier» parlementaire, un amendement introduit sans lien avec le sujet d’un texte de loi. Et le ministre représentant le gouvernement n’a rien trouvé à y redire. À la demande du sénateur ultralibéral, Philippe Dominati, le Sénat a adopté un amendement au projet de loi de finances 2011, prévoyant de supprimer les droits à RTT (réduction du temps de travail) des fonctionnaires lorsque ceux-ci sont en arrêt maladie. « La période pendant laquelle le fonctionnaire ou l’agent non titulaire bénéficie d’un congé pour raison de santé ne peut générer de temps de repos lié au dépassement de durée annuelle du travail », indique le texte. Philippe Dominati rappelle que le gouvernement s’était prononcé en ce sens en juillet 2003. « L’acquisition de jours de réduction du temps de travail est liée à la réalisation de durées de travail hebdomadaires supérieures à 35 heures et est destinée à éviter l’accomplissement d’une durée annuelle du travail excédant 1 600 heures. En conséquence, les absences au titre des congés réduisent à due proportion le nombre de jours de RTT que l’agent peut acquérir », précisait le gouvernement à l’époque. Mais en février 2008, la cour d’appel de Bordeaux a battu en brèche cette interprétation en affirmant que « la définition de la durée de travail effectif (…) n’a pas pour objet (…) et ne saurait avoir légalement pour effet d’exclure du temps de travail effectif le temps des congés maladie ».

La durée annuelle du travail est fixée légalement à 1 600 heures. Dire que les congés maladie sont exclus de ce décompte revient à dire qu’un agent malade de la fonction publique ne remplit pas ses obligations de service, argumente la cour.

Philippe Dominati ne nie pas ce jugement mais considère qu’en « ces temps de rigueur et de difficultés budgétaires », « la générosité du juge administratif est parfaitement inopportune ». Il avance « un enjeu budgétaire substantiel », arguant que ce sont 2 millions de jours, soit l’équivalent temps plein de 10 000 emplois, qui sont ainsi accordés chaque année. Même si les chiffres avancés sont exacts, l’État ne récupérera rien, ni en économie budgétaire ni en création d’emplois, avec l’adoption de cet amendement.

« C’est une mesure populiste antifonctionnaires qui n’aura aucun impact budgétaire », confirme Vincent Blouet, un des dirigeants de l’union générale des fédérations de fonctionnaires CGT. « Contrairement au privé où les congés maladie correspondent à une suspension du contrat de travail, dans le public, ils correspondent à une position d’activité et sont considérés comme du travail effectif. »

Olivier Mayer

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 15:55

 

Un peu de répit pour Sealinx

 

 

 

 

Le tribunal de commerce de  Nanterre  a statué hier sur le sort de l'équipementier automobile Seanlinx, installé à Charleval, dans l'Eure. Il a enregistré la mise en cessation de paiement de l'entreprise employant encore 730 salariés (1800 il y a dix ans). Mais le tribunal a préféré la placer d'abord en redressement judiciaire plutôt que de décider, dès maintenant,d'une liquidation immédiate.

Concrètement, cela signifie que les salariés ont obtenu un répit. De six mois. Durée durant laquelle deux administrateurs du tribunal co-administreront l'entreprise aux côtés de l'actuelle direction. Six mois pour espérer relancer l'entreprise dont le sort dépend grandement des commandes de ses donneurs d'ordres : Renault et Peugeot essentiellement, qui, de leur côté, prévoient des restructurations et des coupes sombres dans leur main-d'oeuvre. En cas de statu-quo, cette co-administration pourrait être renouvelée de nouveau deux fois pour six mois. Au-delà, si la situation ne s'améliorait pas, ce serait la liquidation totale et définitive de l'entreprise et des 730 salariés.

Pour certains, l'affaire semblerait déjà pliée. Ainsi Franck Gilard, député UMP de la circonscription qui, interrogé par le Paris-Normandie du 8 décembre, réfléchit déjà à un "repreneur solide et sérieux, avec un projet industriel".

Sealinx pour se sauver ne devrait-elle pas plutôt penser à sortir d'u monde automobile en crise et entrevoir de poursuivre sa production de caoutchouc à destination d'autres secteurs? Olivier Martin, responsable de la "Coordination démocratique des travailleurs", demeure sceptique : "on a essayé d'obtenir des marchés avec la SNCF et Aérospatial, mais ils sont détenus par le puissant Hutchinson. On pourrait essayer aussi d'obtenir des marchés ailleurs, comme dans la fabrication de caoutchouc pour l'éléctro-ménager, mais tout est fabriqué en Chine à des prix impossibles à tenir en France", déplore le syndicaliste.

Pourtant, la balle demeure toujours dans le camp des donneurs d'ordres qui font le pluie et le beau temps sur le travail donné à leurs prestataires comme Sealinx."Le scénic est fabriqué à Douai, à trois heures de Charleval , mais les joints, eux, sont fabriqués en Turquie, alors que notre direction nous affirme que leur production ne couterait pas plus chère à Renault si elle était faite à Charleval", affirme le syndicaliste.

La réponse est donc aussi politique, car l'Etat est toujours actionnaire du constructeur et il a mis aussi beaucoup d'argent dans les comptes de l'entreprise Sealinx pour tenter de la sauver. A commencer par le paiement du chômage partiel qui se poursuit. Chaque vendredi, les salariés sont mis au courant des jours de travail de la semaine suivante : un à deux jours chômés généralement par semaine.  "De ce côté là, on s'en sort pas trop mal", affirme Olivier Martin, "car on perçoit 75% du salaire brut, ce qui correspond à 95 % du salaire net".

Frédéric SEAUX

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8 décembre 2010 3 08 /12 /décembre /2010 15:50

Article d'Alexandra Chaignon, paru dans l'Humanité, le 7 décembre 2010

 

Sealynx. Encore un équipementier au bord du gouffre

 

Un plan de restructuration menaçait le sous-traitant automobile Sealynx. Il vient de se transformer en dépôt de bilan. Les juges consulaires doivent décider du sort de l’entreprise aujourd’hui. Deux choix : redressement ou liquidation judiciaire.

 

Les événements se précipitent chez l’équipementier Sealynx Automotive, spécialisé dans les joints d’étanchéité pour l’automobile, et qui emploie 810 salariés en France, dont 730 à Charleval, dans l’Eure. La direction vient de se déclarer en cessation de paiement, les comptes ayant été déposés au tribunal de commerce de Nanterre (Hauts-de-Seine), dont dépend l’entreprise. L’audience prévue aujourd’hui en présence de deux représentants des salariés décidera donc de l’avenir de la société. Pour les juges consulaires, qui devront au préalable nommer un administrateur provisoire dont la mission première sera de payer les salaires de novembre, deux options se profilent : placer l’équipementier en redressement judiciaire ou prononcer sa liquidation.

Renault et PSA n’ont pas tenu leurs engagements

C’est jeudi dernier, lors d’un comité d’entreprise extraordinaire, que la direction a annoncé qu’elle entamait cette procédure en raison d’un volume de commandes insuffisant. En effet, avec la crise, Sealynx a vu son carnet d’activités s’effriter de 40 % à 50 %. Selon les syndicats, ce sont Renault et PSA, principaux donneurs d’ordres de Sealynx, qui n’ont pas tenu les engagements pris en 2007, au moment de la reprise de cet équipementier par ses cadres dirigeants. Et, malgré un plan de départ volontaire concernant 250 personnes en 2008, l’usine normande subit régulièrement depuis deux ans des périodes de fermeture et de chômage technique ou partiel.

Ce dépôt de bilan intervient moins de deux mois après l’annonce d’un énième plan de restructuration, qui prévoyait la suppression de 257 emplois sur le site de Charleval et la fermeture de l’autre usine française, qui emploie 80 salariés à Villers-la-Montagne, en Meurthe-et-Moselle. Pour les syndicats, ce plan n’avait pas commencé à être appliqué et devient de fait caduc avec la cessation de paiement. « Aujourd’hui nous sommes dans le flou complet et il faut s’attendre de toute façon à de la casse sociale », prévient Virginie Grosso, déléguée FO.

Quant au fonds de modernisation des équipementiers automobiles (FMEA), il a renoncé à voler au secours de Sealynx au motif qu’un sauvetage serait trop coûteux. Dans ce contexte, les salariés s’interrogent sur les fonds publics attribués à l’entreprise. Ces dernières années, Sealynx Automotive a touché près de 10 millions d’euros d’aides diverses (financement du chômage partiel, formations). Et, dans le même temps, la société a délocalisé ses productions au Maroc, en Tunisie ou encore en Roumanie. Ultimes solutions présentées par la direction pour « sauver les emplois ».

Alexandra Chaignon

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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 17:08

 

Cet article est paru mardi 7 décembre 2010 dans le Journal d'Elbeuf

 

Au nom du père et du fils

Robert Hazet est une figure incontournable de la vie syndicale et politique dans l’agglomération elbeuvienne depuis quarante ans. Mais derrière le tribun qui a gardé son caractère d’homme révolté, se cache en réalité un homme sensible plus que tout attaché à ses proches.

 

En sport, on l’appellerait « le régional de l’étape ». Appelez-le aussi « l’enfant du pays », cela lui fera plaisir. Robert Hazet, avec son regard malicieux, vous répondra spontanément avec sa voix légèrement cassée par de longues années de cigarette, d’innombrables manifestations qui ont très certainement usé ses cordes vocales : « Je suis né à Elbeuf il y a soixante-quatre ans, j’ai passé toute ma jeunesse à Caudebec-lès-Elbeuf et Aujourd’hui je vis à Saint-Pierre-lès-Elbeuf ».

Un passionné

Lui le militant de la CGT et du Parti communiste français depuis 1969 (après les avoir quittés après mai 1968 parce qu’il n’approuvait pas leurs décisions d’alors face au mouvement de contestation), ouvrier chez Renault de 1969 à 2003, connaît par cœur l’histoire de l’agglo elbeuvienne et du mouvement social en particulier qui lui est attaché. Il est d’ailleurs intarissable sur le sujet. Mais il l’est tout autant sur ses proches, son père aujourd’hui décédé, son fils Mathieu, sa regrettée épouse Annick, et bien sûr ses deux petites-filles, Juliette et Charlotte qui ont respectivement bientôt sept ans et deux ans et demi. Bref, Robert Hazet est ce qu’on pourrait appeler un bavard passionné qui le rend « parfois un peu brouillon » dit Mathieu, jamais bien loin de son père. « Il est tellement passionné, qu’il veut tout dire en peu de temps», poursuit-il, sous le regard affectueux et le silence- pour une fois ! - de Robert

 

robert-hazet-2.JPG

Sa femme… sa muse

Son épouse et lui n’étaient peut-être pas faits pour se rencontrer, ou du moins pas au point de faire leur vie ensemble. Et pourtant la catholique et le jeune militant communiste vont passer leur vie ensemble. Et les deux vont s’inspirer mutuellement. Elle n’a jamais été encartée au parti, mais elle a tout de même été élue sur une liste communiste à Saint-Pierre-lès-Elbeuf.

 

 

 

 

Robert Hazet entre Mandela son mentor et Mathieu, son fils, sa fierté

 

« Ma femme avait l’esprit militant, elle était toujours sur le terrain,  dans l’action, surtout à partir du moment ou elle a travaillé aux œuvres laïques où elle s’occupait de formation auprès de jeunes arrivants, notamment africains. Cela l’a conduit naturellement à partir plusieurs fois au Burkina Faso pour monter des projets humanitaires» , explique Robert Hazet. Et cet esprit militant inspire aujourd’hui le responsable de la section communiste d’Elbeuf. « La théorie, il en faut, mais ce qui compte chez les militants, c’est le terrain auprès de la population », poursuit-il. Et puis, le malheur vient percuter Robert, avec le décès d’Annick en 2007 d’un cancer du colon. Les deux jeunes retraités avaient pourtant prévu de partir monter des projets en Afrique. Robert ne partira jamais sans sa femme. Mais, à la place, il reprend du poil de la bête et travaille beaucoup pour la section. « J’avais plein de projets, d’idées », précise-t-il. « Inconsciemment, mon père s’est jeté dans le militantisme politique après avoir consacré surtout sa vie au militantisme syndical, pour ne pas ruminer », analyse Mathieu.

 

Un grand-père irréprochable

D’ailleurs, entre les fils et le père, il y a, sans nul doute, plus que de l’amour filial et paternel. Les deux n’ont pas le même parcours ― Robert a travaillé dès quatorze ans comme ouvrier, Mathieu a suivi des études universitaires et travaille aujourd’hui au comité d’entreprise de Renault― et les conflits intergénérationnels peuvent parfois apparaître. Mais le respect et la fierté réciproques entre ces deux là sont indéfectibles. Même si Mathieu avoue, avec toute sa pudeur, que l’absence de son père, quand il était plus jeune, à cause de son engagement syndical et politique, lui a pesé lourdement. « Au point à un moment de rejeter tout engagement », explique-t-il. « Et puis à partir de la Seconde, j’ai pris conscience que j’étais communiste, sans que mon père ne m’ait jamais forcé à quoi que ce soit. Mais mon père, avec son expérience, son travail, ses lectures, est devenu alors pour moi une plus-value », conclue le fils. « J’ai vécu la même chose avec mon père, militant lui aussi qui m’a beaucoup appris », poursuit Robert. Chez les Hazet, l’histoire bégaie naturellement. Mathieu n’en veut pas à son père. De toute façon, Robert ne regrette rien, et puis « comme grand-père, il est irréprochable » prévient le fils. « Je suis attentif aux progrès de mes petites-filles », commente le grand-père.

Le regret de n’avoir pas fait d’études

Aucun regret donc, si ce n’est peut-être que professionnellement, en  amoureux qu’il est de la nature et de son jardin, il aurait voulu être paysagiste. Il regrette aussi de ne pas avoir fait d’études, ni même d’avoir obtenu son certificat d’études. « L’instituteur ne le faisait passer qu’aux meilleurs », explique-t-il. Alors Robert va compenser ses lacunes, par un caractère frontal, par ses lectures également et grâce aux écoles de formation de la CGT et du parti communiste. « Je leur dois beaucoup », insiste l’autodidacte stakhanoviste qui a terminé sa carrière à la CGT de Renault Cléon en tant que secrétaire-adjoint.

 

 

robert-hazet-3.JPG

 

Liberté j’écris ton nom

Mais si Robert Hazet prétend n’avoir jamais souffert du moindre complexe d’infériorité, hors de question néanmoins que son fils, lui, Mathieu ne fasse pas d’études. Mais en toute liberté. « Car je suis d’esprit libéral », prévient-il. Ce que confirme le fils. « Mon père comme ma mère m’ont toujours laissé faire ce que je voulais ». Liberté donc. Une valeur importante chez les Hazet. « D’ailleurs moi, je ne prétends jamais avoir raison quand je prends la parole. Je pose des questions et on débat ».                                      

                                                                               L'Humanité ? Un besoin quotidien pour Robert Hazet

 

 

L’homme épris de liberté a  toujours été finalement un électron libre. « Très tôt, j’ai souhaité la chute du Mur de Berlin, surtout à partir du moment où je suis allé en URSS, en 1982, avec la CGT pour rencontrer les ouvriers de Lada. Là, j’ai vu de belles réalisations, des crèches dans les entreprises, des salles de repos, des soins dentaires gratuits pour les ouvriers, par exemple. Mais j’y ai vu aussi un manque de liberté dans leurs déplacements et l’absence de produits de consommation. Cela ne pouvait pas durer », affirme Robert. Mais la conscience de classe et la protection du parti demeurent la priorité. C’est le fils qui l’explique : « Mais de ce que tu as vu en URSS, tu n’en as parlé qu’à ton père, de peur de faire le jeu des anti-communistes ».

 

Le père acquiesce, face à un fils qui le connaît par cœur. D’ailleurs Robert adore particulièrement l’adage, qui leur va comme un gant à tous les deux, de l’association d’amitié « France-URSS », dissoute en 1992 et dont il a gardé un médaillon : « Se connaître pour se comprendre. Se comprendre pour se connaître ». Elle devrait bientôt orner un des murs de la section du parti à Elbeuf.

           Frédéric SEAUX

 

Les repères de Robert Hazet

Naissance le 8 juin 1946 à Elbeuf

Commence à travailler à 14 ans et adhère à la CGT et aux jeunesses communistes

Rencontre Annick, sa future femme, à seize ans

Quitte le parti communiste et la CGT après mai 1968

Reprend sa carte au syndicat et au PCF en 1969

Mariage en 1970

Voyage en URSS en 1982

Secrétaire-adjoint à la CGT Renault Cléon de 1987 à 2003 

Responsable de la section PCF d’Elbeuf depuis 2007

Un fils, Mathieu, 35 ans.

Grand-père de deux petites-filles Charlotte et Juliette

Retraité de chez Renault depuis 2003

Décès de son épouse Annick en 2007

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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 18:12

 

 

Artile paru dans l'hebdomadaire La Terre du 16 au 22 novembre

 

La vallée de l’Andelle ne veut pas mourir

 

La vallée rurale de l’Andelle (Eure) connaît une situation économique et sociale délicate. Elle subit depuis plusieurs années des plans sociaux et multiplie les retards dans de nombreux secteurs. Mais les élus sont bien décidés à ne pas sombrer dans le fatalisme.

 

La récente annonce d’un nouveau plan social de 257 suppressions d’emploi chez Sealinx, équipementier automobile spécialisé dans les joints d’étanchéité, basé à Charleval, dans la vallée de l’Andelle (Eure), à trente minutes de Rouen, a été ressentie comme un vrai coup de massue par l’ensemble des acteurs de la vallée qui compte 16 000 habitants répartis sur une vingtaine de communes rurales et dont le chef-lieu, Fleury-sur-Andelle, ne dépasse guère les 2 000 habitants. Motif invoquée par la direction : des commandes en chute libre et des prévisions alarmantes pour 2011-2012 

DSCF3522.JPGLes causes multiples d’une situation difficile

Les conséquences pour la vallée rurale sont inquiétantes. Socialement d’abord, car chez Sealinx, « ce sont surtout des couples qui y travaillent » prévient le maire communiste de Charleval Daniel Bellavoine. « Des salariés qui parmi les moins diplômés habitent tous la vallée, et qui culturellement, sont peu enclin à bouger »,  ajoute Johann Mauger de la Maison de l’emploi et de la formation de Louviers, qui a dirigé une étude économique sur la vallée en 2007. Un phénomène renforcé par des réseaux de communication insuffisants.

 Problème de qualification et de formation ensuite. « Des emplois, il y en a, explique Johann Mauger, mais il s’agit d’emplois souvent très qualifiés qui ne trouvent pas preneur ». De fait, près de 80% des jeunes de la vallée qui sortent de l’école n’ont même pas le bac. Même constat à 72% chez les demandeurs d’emplois, rappelle l’étude de 2007. Il y a donc un besoin fort de formation. Malheureusement, « Le lycée professionnel à vocation industrielle du canton a fermé il y a vingt ans alors qu’il alimentait toutes les entreprises de la vallée » regrettent de concert Daniel Bellavoine et Philippe Gérics, maire socialiste de Perriers-sur-Andelle et président de la Communauté de communes de l’Andelle (CDC). Un réel gâchis donc, alors que près de 20% des emplois dans la vallée sont aujourd’hui occupés par des salariés de plus de 50 ans.

Une aide de l’Etat indispensable

Economiquement, ce nouveau plan social chez Sealinx fragilise une situation déjà compliquée avant la crise ou le chômage s’était accru de près de 5 % entre 2006 et 2007. Et pour Yohann Mauger, cette baisse d’activité de l’équipementier aura des répercussions, notamment en termes d’emplois, sur les autres petites entreprises qui travaillent beaucoup pour ce « poumon économique » et qui ont très peu diversifié leur clientèle demeurée essentiellement locale. Enfin, du côté des commerçants, on redoute aussi une baisse du chiffre d’affaire surtout à Charleval et Perriers-sur-Andelle, principaux lieux de passage et de résidence des salariés de Sealinx.

Mais les élus ont la volonté de sortir leur vallée de la difficulté. Pour Daniel Bellavoine, « la vallée, ce n’est pas que Sealinx (qui apporte néanmoins 200 000 euros de fonds de péréquation à  la commune de Perriers-sur-Andelle et les deux tiers des recettes de Charleval via la taxe professionnelle-NDLR), c’est aussi des centaines de petites entreprises et d’artisans qui s’en sortent très bien ». La CDC n’est d’ailleurs pas étrangère à ce succès : des terrains vendus à 6 euros le m2 aux PME artisanales. Bilan : « le village d’artisans est aujourd’hui plein à craquer», affirme Philippe Gerics. Et en sus, on dénombre, deux autres zones artisanales à Romilly-sur-Andelle et une zone industrielle à Pont Saint-Pierre, ainsi que deux zones d’activités à Charleval et à Bourg Baudoin en direction de Rouen. Bref, La CDC ne chôme pas.

Mais, faute de poids suffisant (le maire apparenté UMP du chef-lieu n’a pas rejoint la CDC), les élus de la communauté savent que l’avenir de la vallée se joue ailleurs, auprès des pouvoirs publics : « on attend depuis des décennies le contournement Est de Rouen, ainsi que le futur projet de plateforme multimodal autour de la Seine ». La balle est désormais dans le camp de l’Etat.

 

 

 

Où est passé l’argent public ?

Sealinx a reçu des aides publiques pour sauver son activité. Bilan : deux plans sociaux en trois ans.

1800 salariés il y a dix ans, moins de 500 dans quelques mois quand le plan social aura été validé, mettant dehors 257 salariés. « Mesnel », entreprise familiale spécialisée dans le caoutchouc avant de se spécialiser dans la foulée comme équipementier automobile, s’installe à Charleval en 1959. Elle est rachetée par BTR Sealing Systems France en 1997, avant qu’en 2000, CVC, un fonds d’investissement britannique ne le rachète à son tour. L’entreprise porte alors le nom de Metzeler. Jusqu’en 2007, date à laquelle le fonds d’investissement cède ses activités à Alain Urbain, président de Metzeler France et à Sylvain Hassid, directeur général. Sealinx Automotive est né. Et les délocalisations vers la Roumanie, et le Maghreb commencent, « pour sauver l’emploi à Charleval » se justifie la direction, soutenue par le député UMP de la circonscription, Franck Gilard.

Pourtant, les plans sociaux se multiplient. Il y a à peine un an, la direction avait laissé entendre qu’il y avait encore deux cents emplois de trop sur le site, après en avoir pourtant déjà supprimé trois cents en 2007. Ce nouveau plan qui vient d’être annoncé était donc certainement déjà dans « les cartons ». D’où la colère des élus de la vallée et notamment du maire communiste de Charleval, Daniel Bellavoine qui réclame une commission de contrôle des aides publiques – Sealinx en a reçu à hauteur de 10 millions d’euros-. Une commission d’autant plus légitime pour l’élu que « dans la presse locale le 16 septembre dernier, la direction affirmait que l’entreprise recommençait à faire des bénéfices » écrit-il dans une motion de son conseil municipal envoyée aux médias.

    Frédéric SEAUX

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24 novembre 2010 3 24 /11 /novembre /2010 20:48

 

Article paru dans L'Humanité, le 23 novembre 2010

 

 

 En Normandie, l’union à gauche est à construire

 

 

 

Toutes les formations de gauche étaient présentes lors de Fête de l’Humanité régionale, ce week-end, à Rouen. Au centre des débats, la construction d’un projet alternatif. 

 

Le mouvement social récent contre la réforme du gouvernement de report de l’âge de la retraite a laissé des traces dans les consciences et les allées de la Fête de l’Humanité Normandie, qui se tenait, ce week-end, au parc des expositions de Rouen. Cette politique a assez duré. Oui, mais quelle alternative proposer, et avec qui ? Telles étaient les interrogations au menu du débat de samedi, sur l’alternative à gauche, et lors du meeting de clôture dimanche, avec Patrick Le Hyaric, directeur de l’Humanité et député européen.

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Les forces de gauche (PS, PCF, Parti de gauche, République et socialisme, Europe Écologie-les Verts, la Gauche unitaire et la Fédération pour une alternative sociale et écologique) ont ainsi débattu de nombreux sujets, comme la retraite à 60 ans, l’emploi industriel dans la région, la taxation du capital, ou encore la question de l’adhésion à l’Union européenne. Seuls le Parti socialiste, par la voix de Nicolas Rouly, conseiller général et membre du bureau départemental du PS, et Europe Écologie-Les Verts, par l’intermédiaire de Jean-Michel Bérégovoy, maire adjoint à Rouen, ont fait entendre des positions différentes et parfois surprenantes. Sur les retraites, Nicolas Rouly a souhaité le retour aux 60 ans à taux plein, mais sans véritablement trop y croire, du fait selon lui de la durée de cotisation exigée, aujourd’hui insuffisante à ces yeux. Quant à Jean-Michel Bérégovoy, au grand dam des autres débatteurs et du public nombreux, il a appelé à une « mutation industrielle » rompant avec l’industrie actuelle, comme l’automobile, qui ne serait plus d’avenir en France et a fortiori en Haute-Normandie. En revanche, l’idée de taxer davantage le capital a fait l’unanimité. Jean-Michel Bérégovoy a cependant ironisé sur la manière de mettre en œuvre cette mesure, à ses yeux difficilement réalisable. Comme un aveu, il a reconnu qu’il y avait « des divergences de fond » au sein de la gauche dont le rassemblement ne pouvait se limiter à la seule union obtenue durant les récentes luttes.

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L’union est pourtant un corollaire à la victoire contre Sarkozy, a martelé Patrick Le Hyaric lors du meeting. Mais à condition que se construise une véritable alternative à gauche, a insisté le directeur de l’Humanité. « Une gauche s’appuyant sur le mouvement social, syndical et sur les forces progressistes », pour établir des propositions neuves. « Sinon, a prévenu Patrick Le Hyaric, ce sera de nouveau l’échec, avec les dangers que cela comporte, et notamment le retour d’une droite dure et la montée de l’extrême droite. » En Haute-Normandie, tout reste à faire.

 

Frédéric SEAUX

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24 novembre 2010 3 24 /11 /novembre /2010 20:38

Fête de L’Humanité de Normandie

Stand Les amis de L’Humanité

Samedi 20 novembre 2010

 

Invité : Charles Sylvestre, pour son livre, Jaurès, la passion du journaliste, Pantin, Le temps des cerises, 2010

 

Après une courte présentation de Colette Privat, ancienne députée-maire et conseillère générale de Maromme (Seine-Maritime), Charles Sylvestre a tout d’abord expliqué les raisons qui l’ont incité à écrire ce livre Sur Jaurès en tant que Journaliste. Des livres sur Jaurès, « il y en a une montagne » a-t-il d’abord dit, citant notamment un ouvrage de référence en la matière, celui de Marcelle Auclair, La vie de Jean Jaurès, (1954) « un livre magnifique faisant de Jaurès un saint ».

Après quarante années passées à l’Humanité, notamment en qualité de rédacteur en chef, Charles Sylvestre pensait connaître Jaurès et notamment le Jaurès journaliste. Jusque ce qu’en novembre 2009, il lise Jaurès l’intégrale des articles parus dans la dépêche de 1887 à 1914, paru aux éditions Privat.

Au total 1312 articles publiés dans La Dépêche, sans compter ceux parus dans l’Humanité et La Petite République. Jaurès y écrivit chaque semaine un article entre janvier 1887 et le 30 juillet 1914, veille de son assassinat. Pour Charles Sylvestre, ce livre fut un choc. Un choc, car l’auteur imaginait jusqu’à présent que Jaurès se confondait avec l’Humanité et inversement. Bien sûr, il savait que ce dernier avait écrit des articles dans une autre presse. Mais ce livre a permis à Charles Sylvestre de bien comprendre et d’analyser dans son ouvrage, non seulement le travail rigoureux et d’ « investigation » de Jaurès, mais aussi l’évolution de sa pensée politique. Parce que, explique Charles Sylvestre, « Jaurès n’a jamais été arrêté sur ses convictions, contrairement à aujourd’hui ou médias et politiques sont gonflés de certitude ».

Un exemple du travail journalistique de Jaurès ? Dans un article de la Dépêche, au titre peu « accrocheur », dirions-nous aujourd’hui, « délégué mineur », Jaurès démontre toutes ses qualités journalistiques. Il prend son temps pour argumenter. « Les articles de Jaurès étaient toujours très longs », prévient Charles Sylvestre. « Il fait la classe », explique-t-il. Dans cet article, il explique qu’il a rencontré les mineurs de Carmaux, mais aussi les ingénieurs de la mine et les membres de la commission de l’Assemblée nationale travaillant sur le sujet. « Il n’écarte aucun point de vue », prévient Charles Sylvestre. Et ce n’est qu’une fois qu’il a fait son travail, qu’il en déduit qu’il n’y a rien de mieux pour la sécurité des mineurs, que de la leur confier en leur permettant d’élire leurs délégués. Jaurès « c’était à la fois donc, le coup d’œil et le coup d’aile. C’est-à-dire, la définition même  du journaliste », analyse Charles Sylvestre. Le coup d’œil par l’investigation et le coup d’aile, par la volonté de prendre à cœur le sujet qu’il traite. Cette rencontre avec les mineurs de Carmaux,  cet ancrage dans la classe ouvrière, construit alors, selon Charles Sylvestre, «  le journaliste républicaine qu’il est, en un futur journaliste et homme politique socialiste »  qu’il devient dans l’année 1892-1893. « La république doit être sociale » explique Jaurès, car pour lui, il n’y a aucune dichotomie entre la République et le socialisme.

Charles Sylvestre a ensuite évoqué le travail journalistique de Jaurès dans l’affaire Dreyfus, et notamment son article, « les preuves », paru dans la Petite République. « Au départ, a-t-il rappelé à juste titre, Jaurès était anti-dreyfusard car il ne pouvait pas croire à une telle forfaiture de l’armée ». Le républicain qu’il était ne pouvait pas imaginer un seul instant que l’armée républicaine puisse accuser un homme à tort. Mais en tant que journaliste, Jaurès « s’est mis les mains dans le cambouis. Il a fait un travail d’investigation, de contre-enquête », explique Charles Sylvestre. Rapidement, Jaurès se rend alors compte qu’il existe des contradictions, des incohérences dans cette affaire. Par exemple, des témoins d’importance ne sont pas entendus. Jaurès finit par avoir, non seulement la conviction, mais surtout les preuves de l’innocence de Dreyfus. Il change alors d’avis et publie son article, véritable réquisitoire contre l’armée en faveur de l’innocence de Dreyfus. Cette innocence, Jaurès va la défendre dans ses articles « mais aussi à l’Assemblée », rappelle Charles Sylvestre, car il est aussi député, dont les qualités de tribun sont reconnues et admirées même chez ses opposants.

La Dépêche, journal radical est anti-dreyfusarde, car « il existait une gauche anti-dreyfusarde », rappelle Charles Sylvestre. Mais ce journal ne l’a jamais censuré. « Il s’est contenté, de mises en point, sous les papiers de Jaurès, indiquant que la rédaction n’était pas d’accord avec Jaurès sur ce sujet », explique Charles Sylvestre. Le travail journalistique de Jaurès ne s’arrête pas là. Lors du jugement en révision qui se tient à Rennes, Jaurès fait le déplacement. Il s’y rend comme, « un envoyé spécial », dirions-nous aujourd’hui. Il écrit alors un article au titre plus qu’étonnant, « Victoire démocratique », alors que les militaires restent sur leur position de culpabilité indéniable de Dreyfus. « Pourquoi ce titre ? » demande Charles Sylvestre. «  Parce que sur les sept généraux qui composent la cours militaire, deux d’entre-eux prononcent certes la culpabilité de Dreyfus mais avec des « circonstances atténuantes ». Pour Jaurès, « le ver est dans le fruit », ironise Charles Sylvestre.  Et l’année d’après, Dreyfus sera innocenté. Nul doute que les écrits de Jaurès dans cette affaire eurent un effet salutaire, même s’il ne fut pas le seul à prendre position en faveur de Dreyfus.

Charles Sylvestre, dans cette conférence, a aussi insisté sur le côté visionnaire des articles de Jaurès. Ainsi dans plusieurs d’entre-eux, et dans un de 1906 paru dans L’Humanité, en particulier, Jaurès prévoit qu’il faudra une sécurité sociale garantissant les travailleurs contre la maladie, la vieillesse les accidents du travail et le chômage. « Et bien, s’est acclamé Charles Sylvestre, ce ne sont rien d’autre que les actuelles quatre branches de notre sécurité sociale ! ». Jaurès se prononcera aussi très tôt pour la retraite à … 60 ans !

Visionnaire, Jaurès l’est également au plan international, a rappelé Charles Sylvestre. La guerre qui éclate en 1905 entre la Russie et le Japon est à ce point extraordinaire qu’elle est la première guerre des tranchées de l’histoire. Jaurès y perçoit l’horreur de l’instant mais également celle de demain : S’il y a  la guerre avec l’Allemagne, voilà ce qu’il va se passer. Jaurès est un vrai journaliste qui se « mouille en prenant position, et non en comptant seulement les coups. « Lui qui avait imaginé le mieux entre la France et l’Allemagne, au plan culturel, syndical et politique, imaginait désormais le pire ». Si une guerre éclatait, elle serait terrible et porteuse des germes de conflits futurs. Un visionnaire, Jaurès…

 

Charles Sylvestre a conclu sa conférence en évoquant le style, la plume de Jaurès. « Le roi de la métaphore et du langage fleuri », a estimé Charles Sylvestre. Mais néanmoins avec un message simple, a-t-il poursuivi. « C’était un pédagogue, il faisait la classe «  a-t-il une seconde fois répétée dans son intervention, rappelant l’érudition du tribun Jaurès, écrivant sa thèse en latin, connaissant parfaitement l’Occitan, parfait connaisseur, en « homme du pays du Tarn », de la France de l’époque, faisant des allers et retours permanents entre Paris et sa région. Enfin, a-t-il conclu, Jaurès était un homme écrivant aussi sur l’art et la littérature. Entre 1893 et 1898,  il écrira quatre-vingt sept articles sur ces thèmes. Il fut là encore un précurseur. Il cita de nombreuses fois Arthur Rimbaud dont il vouait une grande admiration, « alors que tant d’autres critiques sont passés à côté ».

 

Frédéric SEAUX

Correspondant régional pour l’Humanité

 

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18 novembre 2010 4 18 /11 /novembre /2010 15:42

 

Des chiffres significatifs d'un système économique

 au service des puissants

 

84 : c'est en milliars d'euros, le résultat net des groupes du CAC 40 prévu en 2010. Soit +90% par rapport à 2009.

20 % : part des Français les plus riches qui  chaque année gagnent au moins 42 290 euros.

20% : part des Français les plus pauvres gagnant moins de 11 080 euros par an.

 

 Les salariés écrasés

0,73 : c'est en smic, ce que touchent en moyenne par mois 25% des salariés ( près de 8 millions de personnes), selon une étude de l'INSEE, soit moins de 950 euros par mois.

12,5 : c'est en millions le nombre de salariés gagnant moins de 16 000 euros par an.

17% : pourcentage de salariés au smic en 2010. Ils étaient 8% au début des années 1990

14 : c'est le nombre de centimes d'augmentation du SMIC prévu au 1er janvier. Soit 1 euro de plus par jour accordée généreusement aux salariés.

La jeunesse sacrifiée

1% : c'est le pourcentage des moins de 25 ans qui gagnent plus de 1,92 smic par mois.

50% : c'est le pourcentage des moins de 25 ans qui ont travaillé moins de 100 jours par an.

Une pauvreté de masse

7,8 : en millions, le nombre de personnes gagnant moins de 950 euros par mois.

773 : c'est en euros ce dont disposent par mois 4 millions de personnes pauvres.

48 % : c'est le pourcentage de la population qui ne peut pas se payer une semaine de vacances par an.

50% : C'est le pourcentage de la population qui ne peut pas remplacer ses meubles.

23% : en, pourcentage, la population qui ne peut pas acheter des vêtements neufs.

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  • : il s'agit d'un blog sur lequel paraissent certains de mes articles publiés dans le quotidien l'Humanité et les deux hebdomadaires, La Terre et l'Humanité Dimanche. J'utilise également ce blog comme moyen d'expression sur des sujets d'actualité que je ne traite pas directement à travers mes articles. Rendez-vous également sur le blog de la maison d'édition que j'ai créée : http://editionscogitoergosum.over-blog.com
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