Mercredi 25 janvier 2012 3 25 /01 /Jan /2012 21:19

Article paru dans l'Humanité le 23 Janvier 2012

Un trou de 500 milliards depuis 2007

 

À coups de cadeaux aux entreprises et aux plus riches, Nicolas Sarkozy aura fait exploser la dette de 1 211 milliards en 2007 à 1 688 milliards en 2011.

 

Dès sa première mesure, Nicolas Sarkozy aura donné la mesure de sa politique fiscale. Le bouclier fiscal, symbole de l’injustice suprême, renforcé en 2007, aura permis aux grandes fortunes de bénéficier de chèques vertigineux comme le célèbre 32 millions d’euros versé à Liliane Bettencourt en 2010. Un scandale qui, en pleine crise de la dette, a poussé le chef de l’État à supprimer la mesure mais pour le remplacer par un cadeau encore plus grand. En 2011, de 500 millions d’euros perçus au titre du bouclier fiscal, les hauts revenus ont bénéficié d’un allégement de 2 milliards d’euros sur leur impôt de solidarité sur la fortune (ISF). À l’inverse, pour l’effort national, les ménages modestes se voyaient mis à contribution dans les différents plans de rigueur, au travers des différents relèvements de taxe à la consommation, appliqués aux boissons sucrées, au tabac ou aux produits culturels pour ne citer qu’eux… Auxquels il faut ajouter la quinzaine de taxes créées entre mai 2007 et septembre 2008 pour des recettes supplémentaires avoisinant les 10 milliards d’euros. Parmi les plus connues : les franchises médicales, les éco-taxes, la taxe sur les revenus du capital, destinée au financement du RSA, etc.

Le choc fiscal aura aussi soigné les entreprises, et particulièrement les plus profitables. Les heures supplémentaires défiscalisées mises en place en 2007 auront créé un manque à gagner de 4,5 milliards d’euros par an pour l’État, avec un gain pour les salariés très limité de 500 euros par an pour 9,2 sur 23 millions de salariés. Sans compter que les études économiques estiment que ce dispositif a été préjudiciable à l’emploi. Dans cette logique, le système d’incitation du crédit impôt recherche (CIR) a été multiplié par trois pour un total de 4 milliards d’euros. Or force est de constater que le CIR n’a pas changé la donne en matière de recherche et développement. D’autant que les principaux bénéficiaires sont les grandes entreprises, qui effectuent déjà des dépenses de R & D. Pour ces groupes, pointait la Cour des comptes en 2009, la réforme du CIR équivaut tout bonnement à une baisse « déguisée du taux normal de l’impôt sur les sociétés de l’ordre de 2 à 3 points ». Tout cela sans oublier la suppression de la taxe professionnelle. Au total, Nicolas Sarkozy aura creusé les finances publiques de 500 milliards d’euros en faisant exploser la dette de 1 211 milliards en 2007 à 1 688 milliards au troisième trimestre 2011. Une hausse de la dette qui pour les deux tiers n’est pas imputable à la crise, note la Cour des comptes dans un rapport.

Clotilde Mathieu

Par frederic seaux
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Mercredi 25 janvier 2012 3 25 /01 /Jan /2012 21:14

Article paru dans l'Humanité le 23 Janvier 2012

L’UMP veut livrer la formation des enseignants au privé

 

 

Le député Jacques Grosperrin a déposé, avec l’assentiment du gouvernement, une proposition de loi qui permettrait aux officines privées de concurrencer les universités.

 

En novembre dernier, le Conseil d’État avait retoqué une partie de l’arrêté de mai  2010 instaurant la réforme très contestée de la formation des maîtres. Et demandé au ministère de l’Éducation nationale d’entamer une concertation pour remédier aux effets de cette annulation. Mais plutôt que de négocier, la rue de Grenelle préfère agir en catimini.

C’est ainsi que le 10 janvier dernier, une proposition de loi a été discrètement déposée par le député Jacques Grosperrin (UMP). Proposition qui, comme de bien entendu, a été immédiatement mise à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale, qui en débattra le 8 février…

Au-delà de ces mauvaises manières, le texte de l’élu, déjà connu pour avoir proposé la suppression des concours de recrutement des enseignants, brade l’avenir des IUFM et ouvre la voie à une privatisation larvée de la formation des professeurs.

Le premier des quatre articles réécrit ainsi le Code de l’éducation en remplaçant dans le texte « la formation des maîtres est assurée par les IUFM » par « la formation des maîtres est assurée notamment par les universités » (article L625-1). Un « notamment » qui permettrait, potentiellement, d’offrir aux officines privées une part du gâteau…

Ce même article supprime également toute référence au « cahier des charges » de formation qui se trouve remplacé par un simple « référentiel », aux contraintes beaucoup moins fortes. Chaque université – ou organisme privé – 
serait ainsi apte à proposer aux étudiants sa propre formation pourvu qu’elle respecte ces exigences minimales. Syndicats et élus d’opposition dénoncent logiquement une rupture du cadre national.

« Nous craignons que le gouvernement déclare une procédure accélérée sur ce texte, avec la volonté de le faire aboutir à tout prix avant la fin de la législature », alerte la députée communiste Marie-Hélène Amiable, au nom du groupe GRD.

Laurent Mouloud

Par frederic seaux
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Mercredi 25 janvier 2012 3 25 /01 /Jan /2012 21:09

Article paru dans L'Humanité, le 23 Janvier 2012

Candidats prétendument 
«antisystème», de quoi parle-t-on ?

 

 

Retrouvez chaque lundi dans l'Humanité, la chronique politique.

 

Le clivage gauche-droite s’effacerait-il au profit d’une autre distinction, celle des candidats représentant le « système » contre ceux qui se revendiquent « antisystème » ou « hors système », à en croire plusieurs médias ? France-Soir, Paris Match, le Point, la Croix, ou encore l’AFP : tous reprennent désormais à leur compte cette analyse à la mode du positionnement des candidats à la présidentielle. Les ultrafavoris des sondages issus des deux partis dominants, François Hollande et Nicolas Sarkozy, représenteraient la première catégorie. Dans la seconde, se situerait la foule des challengers, où l’on trouve pêle-mêle Marine Le Pen, François Bayrou et Jean-Luc Mélenchon.

D’emblée, cette classification ne tient pas la route. Ranger le chef de l’État sortant, patron d’une droite qui s’est révélée particulièrement dure durant cinq ans, jusqu’à intégrer des éléments du programme du FN dans son action, dans la même catégorie que son adversaire socialiste est déjà pour le moins faire preuve de peu de sens de la nuance. Même si la minceur de leur opposition sur des sujets comme la rigueur budgétaire ou le cours de la construction européenne n’a échappé à personne. Mais que dire, alors, des supposés « antisystème » ?

Quoi de commun, en effet, entre l’extrémiste de droite Marine Le Pen, le centriste ultralibéral François Bayrou et le candidat d’une gauche bien ancrée à gauche, Jean-Luc Mélenchon ? Rien. La candidate du FN, on le sait, ne fait pas mystère de sa volonté de récupérer l’électorat ouvrier. Jean-Luc Mélenchon s’est, quant à lui, juré de la faire échouer, non parce qu’il est en concurrence avec Marine Le Pen sur le terrain de la xénophobie, mais par fidélité à la gauche et à son ancrage social dans le prolétariat. Ses objectifs sont radicalement opposés à ceux de la candidate d’extrême droite, tout comme le sont leurs programmes. Quant à François Bayrou, sa posture vise principalement à ravir à François Hollande et à Eva Joly les électeurs de la frange la plus « centriste » des déçus de Nicolas Sarkozy pour les empêcher de basculer à gauche.

En fait, bizarrement, aucun des médias qui l’emploient ne définit clairement ce que recouvre cette notion d’« antisystème ». Est-ce refuser le pouvoir des banques et de la finance, qui a pris le pas sur les instances démocratiques ? Dans ce cas, le qualificatif ne s’applique guère au FN ou au Modem. L’un et l’autre prônent en effet un programme libéral pur jus, en matière de réduction de la dette publique, de baisse du coût du travail ou de refus du rétablissement de la retraite à 60 ans. Tout le contraire de ce que propose le programme du Front de gauche.

Est-ce renvoyer dos à dos la droite et la gauche ? Dans ce cas, la formule ne convient pas au Front de gauche, qui n’est pas « hors système » mais veut en changer, c’est-à-dire en finir avec celui, capitaliste, de Nicolas Sarkozy et la politique qu’il incarne, le Front de gauche ayant toujours souligné son objectif de faire réussir la gauche. Quant à Bayrou, son expérience dans les gouvernements de Balladur et de Juppé, comme ses récents soutiens, tous recrutés très à droite (Philippe Douste-Blazy, Arnaud Dassier, proche de Madelin, et peut-être bientôt Christine Boutin), indiquent sans ambages de quel côté de l’échiquier politique il se tient. Enfin, pour ce qui est de Marine Le Pen, la porosité des idées du FN avec celles de certains cadres de l’UMP regroupés dans la Droite populaire n’est plus à démontrer…

Bref, le qualificatif « antisystème » n’a aucune espèce de consistance. Sauf à vouloir mettre « dans le même sac » des candidatures comme celles du FN et du Front de gauche, en les ravalant au rang de vote de simple protestation. Et de faire ainsi le jeu du bipartisme en tentant de discréditer celui qui propose une véritable alternative au « système » sarkozyste ?

Sébastien Crépel

Par frederic seaux
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Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 18:44

Article paru dans l'Humanité le 18 Janvier 2012

vallée de l’Andelle Ces naufragés d’Alizay, invisibles à l’Élysée

 

Dans l’Eure, tout 
le tissu industriel 
de la vallée 
de l’Andelle est menacé de disparition à brève échéance. Une usine d’aérosols risque d’être mise 
en liquidation judiciaire à la fin de la semaine et une papeterie ultramoderne pourrait fermer malgré plusieurs offres sérieuses de reprise. Voyage dans cette France à mille lieues du « sommet social » de Sarkozy.

 

Alizay (Eure), envoyé spécial.

 

Ici aussi, le commandant de bord a quitté le navire en premier. Et ceux qui restent, les naufragés, grelottent depuis vendredi dernier, serrés autour du feu de palettes. Le bateau coule. On dit « liquidation judiciaire » d’ailleurs, et on entend « noyades ». Entre l’avarice et l’avarie, pas de chaloupes à l’horizon : sur les radeaux, il n’y a de place que pour le désespoir et la colère. Mais voilà que le commandant revient déjà en vedette. Il a parqué sa Porsche 
Cayenne dans un angle mort et, crâne lustré, blouson en cuir, pantalon bien coupé, lunettes de soleil m’as-tu-vu, il s’avance vers la petite foule, encadré par son équipage rapproché. « Vous m’avez demandé, je suis là, je vous écoute et après, je vous ferai mes commentaires », toise-t-il. Une représentante des rescapés bredouille : « On a fait une lettre de revendications, je veux vous la remettre en main propre. » Lui ricane en s’adressant à une acolyte : « Ils n’osent pas la lire, allez-y, lisez-la, vous ! » Personne ne moufte, puis une main se lève chez les accablés.

Scène de la vie quotidienne, ce 
lundi, dans la tempête sociale en France : d’Alizay à l’Élysée, à la base, ça chie, et au sommet, ça tchatche. Pendant qu’au nom de l’emploi, de la lutte contre le chômage ou de la bataille pour la « réindustrialisation », Nicolas Sarkozy peaufine ses nouvelles recettes d’austérité, les 71 salariés d’Azeo, entreprise de fabrication et de conditionnement d’aérosols et désert syndical dans cette petite ville de l’Eure, n’en attendent rien : dans ces rangs, plus personne ne suit les joueurs de flûte. La mise en liquidation paraît inéluctable ; elle sera officialisée le 20 janvier, deux jours après le « sommet social ». Alors, à travers leur occupation jour et nuit à l’entrée du site, les salariés espèrent juste arracher un peu de fric, une fragile bouée à laquelle s’accrocher dans la galère qui s’annonce.

Sur le piquet, une ouvrière de la chaîne, payée au Smic depuis des décennies et survivante des plans de licenciements précédents – à la grande époque, il y avait plus de 400 CDI et des dizaines d’intérimaires dans cette usine –, prend son courage à deux mains pour énumérer les revendications au patron d’Azeo et Kapa Reynolds, le groupe industriel, mué depuis en entreprise de logistique pour l’import de cosmétiques à destination de la grande distribution, qui a racheté l’usine il y a quelques années : « prime de préjudice » à hauteur de 80 000 euros, paiement des jours de grève, pas de poursuites contre les salariés… Après avoir ponctué de « ouais, ouais » la lecture de la plate-forme commune, le boss se lance dans un numéro de chantage : « Je vais vous dire ce qui se passe parce que vous n’êtes pas très bien conseillés, sermonne-t-il. Franchement, Kapa ne vous a pas tués, mais vous a aidés à survivre. Je veux que quelqu’un le dise ! Vous êtes en train de faire la connerie du siècle : la grève est un droit légal, vous avez 100 % le droit de la faire, mais là, il y a abus de grève parce que vous bloquez l’accès d’une autre entreprise, Kapa. Un huissier est venu pour le constat et on va faire un référé. Vous allez perdre tous vos droits et être tous licenciés pour faute lourde sans toucher d’indemnités. Je veux que vous sachiez les risques que vous prenez parce qu’entre vingt-deux ans d’indemnités et une poignée de main, ça fait une différence… Je vous l’aurai dit, ne venez pas à être désespérés si vous perdez tout ! »

Dans l’assemblée, les langues se délient. « Mais monsieur, les gens, ils sont déjà désespérés parce qu’ils perdent leur emploi », reprend un des gars. « C’est vous qui nous mettez dehors quand même », corrige une femme. « C’est indécent, murmure une autre. Il est venu nous dire de crever dans notre coin et de la fermer ! » Après avoir tenté d’écarter, avec le concours de la gendarmerie, les trois ou quatre « personnes extérieures » présentes sur le piquet de grève, le patron d’Azeo et Kapa Reynolds reprend la parole : « Si vous voulez qu’on négocie, il faut libérer les accès et éteindre le feu. On peut faire comme avant que vous vous excitiez, je ne sais même pas pourquoi… »

Derrière l’arrogance patronale, la casse industrielle, et il n’y aurait vraiment pas de quoi s’énerver à Alizay et dans la vallée de l’Andelle ? Quand, la semaine dernière, Gaëtan Levitre, maire et conseiller général PCF, a entendu le PDG d’Azeo promettre, à la sortie du tribunal de commerce, une « petite surprise » à ses salariés s’ils travaillaient gentiment jusqu’à la mise en liquidation judiciaire, il s’est mis dans une colère noire. « Ce n’est pas possible, la “surprise”, ils l’avaient, ils sont virés, dénonce-t-il. Vingt ans plus tôt, un patron comme ça serait sorti en pièces d’un tel épisode. » Sur le fond, le maire d’Alizay réclame une table ronde à la sous-préfecture. « Le dossier est très opaque, fait-il valoir. Personne ne peut nous dire si les difficultés sont conjoncturelles ou structurelles. Depuis des années, on travaillait sur un plan de mise aux normes de sécurité et la direction ne nous a jamais laissé entendre que l’entreprise était en péril. Alors que les salariés affirment avoir des commandes jusqu’à fin avril, les patrons ont accéléré la destruction et tout indique qu’ils n’ont rien fait pour chercher un repreneur. »

De « revitalisation » en « revitalisation », d’un « reclassement » à l’autre, derrière les postures et les impostures du président de la République, c’est l’industrie qui sombre sous les coups des naufrageurs, et, à Alizay, la promesse d’une plate-forme logistique avec plusieurs centaines d’emplois au rabais ne trompe personne. Le sort d’une autre entreprise, la papeterie M-real, avec ses 330 emplois directs et presque autant chez les sous-traitants, focalise toute l’attention. Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent, puis Eva Joly ont récemment fait le déplacement pour appuyer la lutte des salariés et dénoncer un scandale plus emblématique encore : l’usine est moderne, les machines sont ultraperformantes, mais le groupe finlandais qui possède l’établissement a décidé de fermer coûte que coûte malgré plusieurs offres de reprise, unanimement considérées comme sérieuses.

Avec le comité de suivi créé à son initiative il y a deux ans, rassemblant une fois par semaine les représentants syndicaux de M-real et toutes les forces politiques, du NPA au Nouveau Centre, Gaëtan Levitre entend donner à cette affaire une ampleur nationale. « On a toute la population derrière nous, argumente-t-il. Toutes les collectivités territoriales demandent l’expropriation au nom de l’intérêt général et pour cause d’utilité publique. Mais avec le début de la procédure, le compte à rebours est lancé. Sans emplois industriels, comment on va créer de la valeur ajoutée ? L’État doit intervenir… Transformez les rêves en réalité, c’est ça aussi les élections ! On peut la relancer, cette activité, tout est prêt, et ça serait le pied ! » Candidat Front de gauche aux législatives, Arnaud Levitre attend des députés qu’ils s’emparent du sujet en urgence. « On a dépassé le stade de l’émotion, tout le monde, ou presque, est d’accord pour condamner l’attitude des patrons, appuie-t-il. La session parlementaire a déjà été prolongée de quinze jours pour faire passer la TVA sociale… Pourquoi ne pas en profiter pour faire passer un amendement qui permette de contraindre un groupe à vendre si des repreneurs sérieux se manifestent ? »

À la papeterie, dans les locaux syndicaux, un avis d’adjudication tranche sur les murs où sont affichées les coupures de presse, souvent titrées « Inquiétude chez M-real » : il date de 1985 et il annonce la cession du fonds de commerce de l’usine de pâte à papier d’Alizay ainsi que du domaine et de l’élégante demeure, avec une mise à prix à 5 millions de francs. Sous cette archive, les militants expédient les affaires courantes : un rendez-vous, mardi, avec leur PDG à Roissy « entre deux avions » et une action, mercredi, à Rouen avec les Petroplus de Petit-Couronne (Seine-Maritime). Délégué syndical CFE-CGC, Éric Lardeur désigne le nerf de la guerre. « Chez M-real, on se heurte jusqu’ici à la question de la propriété privée, qui reste un tabou même quand elle va contre l’intérêt général et l’utilité publique, explique-t-il. On a rencontré tout le monde, au niveau de l’État, dans les ministères ou à la préfecture, et même avec François Loncle, le député socialiste du coin, et tous, ils disent qu’aucune loi ne permet de les forcer à vendre, qu’en tant que propriétaires, les Finlandais peuvent faire ce qu’ils veulent… Mais on n’a plus le temps de transiger si on veut sauver les centaines d’emplois et cette industrie ! » Jean-Yves Lemahieu, délégué CGT, détaille l’un des projets de reprise sur la table. « On l’appelle celui du papa Noël, celui-là, rit-il non sans gourmandise. C’est un consortium qui propose de reprendre la papeterie, de rouvrir la fabrication de pâte à papier et, avec les résidus du bois, de faire du bioéthanol de deuxième génération en distillant chez Petroplus. Avec les copains de la raffinerie de Petit-Couronne, aujourd’hui directement menacés à leur tour, on demande aux autorités d’étudier cette alternative à la casse de l’industrie dans ce pays, mais le lobby du pétrole met des bâtons dans les roues, juste pour continuer de se faire des ronds… Et si ça continue, ça va devenir un sport national de fermer les boîtes qui ont des repreneurs ! »

Chez M-real, les gesticulations élyséennes sur le « coût du travail », la « compétitivité » ou la « flexibilité » ne convainquent guère. « S’il s’agit de baisser encore les cotisations sociales, ce n’est pas la peine, renvoie Éric 
Lardeur. Dans une industrie comme la nôtre, la masse salariale ne représente que 8 % du chiffre d’affaires, ce n’est vraiment pas un problème à côté de la flambée des prix des matières premières… L’industrie, c’est ce qui crée de la valeur ajoutée pour un pays : à cet égard, un emploi industriel équivaut à deux emplois dans les services. Si on laisse disparaître nos emplois, on va où ? Je vais vous le dire, moi : on va tout droit à la Grèce et, quoi qu’on fasse alors, c’est la banqueroute ! »

Retour chez Azeo où le désastre est déjà là. Le patron a mis les voiles, une fois de plus. Le feu est encore allumé. Le piquet tient le choc. Il y a Sylvie, six mois d’ancienneté, qui constate avec amertume que l’usine a déjà été effacée sur le site Internet du groupe. « Non, ils n’auraient même pas pu attendre que la liquidation judiciaire soit prononcée, raille-t-elle. Au bout du compte, on a clairement l’impression qu’on se fait enfler, gruger, blouser, et on n’aime pas trop ça ! Cela explique aussi qu’on n’a plus rien à perdre. » Il y a Ghislaine, ouvrière à l’usine depuis trente-sept ans, qui, mi-anéantie, mi-révoltée, fait la liste des « remerciements » : « On a entendu dire qu’ils ont un projet d’extension de la logistique chez Kapa, c’est sans doute pour cela qu’ils sacrifient notre usine… Merci, patron ! J’ai cinquante-cinq ans. Merci Sarko d’avoir repoussé de deux ans les retraites, plus que sept ans à galérer ! » Bruno, qui a déjà connu un plan de licenciements il y a une dizaine d’années à la suite de la délocalisation au Maroc de l’équipementier automobile où il travaillait, essaie de prendre un peu de recul. « On nous jette comme des Kleenex et Sarkozy, il compte nous demander de faire des efforts, flaire-t-il. Comme si c’était pas déjà fait depuis des années : on n’a jamais eu aucune augmentation de salaire ! Le fric est à droite et le travail est à gauche. Pour des gens comme nous, il ne reste qu’une possibilité, c’est le bulletin de vote. Qu’est-ce qu’on a d’autre comme liberté ? C’est vrai qu’à l’usine, les gens n’en parlent pas trop, encore que ça change depuis quelques années, le ras-le-bol sans doute… Je ne comprends pas l’intérêt de laisser ce pays partir en sucette. »

Expropriation contre entente illicite Pourquoi le groupe finlandais M-real refuse-t-il de céder sa papeterie d’Alizay ? Délégué syndical CFE-CGC, Éric Lardeur démonte l’arnaque. « M-real, ce sont les leaders européens pour le carton, rappelle-t-il. Ils veulent abandonner le papier comme on le fait, nous, à Alizay, parce que, sur ce marché-là, ils sont nettement moins bien placés… On comprend leur logique jusque-là, mais pourquoi 
ils ne vendent pas notre usine, puisque le papier ne les intéresse plus ? » 
Selon les syndicalistes et leurs experts, il y a là un fort parfum d’entente illicite : dans un jeu en triangle, les groupes liquident certains de leurs sites 
pour « se faire plaisir entre copains »… De quoi renforcer les demandes d’expropriation formulées dans la foulée de celle d’Alizay par toutes 
les collectivités territoriales !

Thomas Lemahieu

Par frederic seaux - Publié dans : emploi
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Dimanche 15 janvier 2012 7 15 /01 /Jan /2012 10:27

Genre, le désaccord

LE MONDE CULTURE ET IDEES 14.01.12

 

La France est sans doute l'un des seuls pays au monde où les esprits s'échauffent sitôt que l'on évoque une réforme, même prudente, de la grammaire ou de l'orthographe. En 1990, la disparition de certains accents circonflexes - voute ou paraitre - et la soudure de quelques mots composés - portemonnaie ou pingpong - avaient fait frémir les puristes : l'aval de la prestigieuse Académie et du Conseil supérieur de la langue française n'avait pas suffi à apaiser la sainte colère des défenseurs de l'orthodoxie.

Une petite décennie plus tard, la féminisation des noms de titres et de métiers avait plongé la France dans une bataille linguistique sans merci : lorsqu'Elisabeth Guigou ou Martine Aubry s'étaient fait appeler "Madame la ministre", les Académiciens avaient solennellement demandé l'aide du président de la République "en une affaire qui, dans les hauteurs de l'Etat, porte atteinte à la langue française".

En France, on ne plaisante pas avec la langue. Elle a son histoire, bien sûr, mais aussi son gardien : quai Conti, quarante académiciens dotés d'un bicorne, d'une cape, d'un habit vert et d'une épée veillent sur le bon usage du français avec une attention jalouse. Cette compagnie de lettrés tient son mandat du cardinal de Richelieu : les lettres patentes de Louis XIII consacrant son existence ont été enregistrées par le Parlement en 1637. Dans ce texte, Louis, roi de France et de Navarre, appelé par Dieu à la conduite de l'Etat français, proclame sa volonté d'enrichir la langue "de tous les ornements convenables à la plus illustre et à la plus ancienne de toutes les monarchies qui soient dans le monde". L'Académie, conclut-il, aura pour mission de "rendre le langage français non seulement élégant mais capable de traiter tous les arts et toutes les sciences".

Aujourd'hui, certaines féministes rêvent pourtant de bousculer ce bel ordonnancement linguistique régi par une institution vieille de bientôt quatre siècles. Le monde a changé, proclament-elles, il serait bon que la langue française en prenne acte. L'objet de leur courroux est une règle de grammaire dont l'énoncé leur semble provenir d'un autre monde : "Le masculin l'emporte sur le féminin."

Au nom de ce principe, l'adjectif qui qualifie plusieurs noms de genres différents s'accorde automatiquement au masculin : les garçons et les filles sont ainsi prêts pour l'école, de la même manière que les hommes et les femmes sont beaux. L'adjectif se met en effet au "genre indifférencié, c'est-à-dire au masculin", résume Le Bon Usage de Maurice Grevisse. "Dans les représentations, cette règle fait des femmes et du féminin les invisibles de la langue", s'insurge Clara Domingues, docteure ès lettres et secrétaire générale de l'association L'égalité, c'est pas sorcier.

Pour tenter de "révolutionner les écrits, les correcteurs d'orthographe et nos habitudes", L'égalité, c'est pas sorcier, la Ligue de l'enseignement, Le monde selon les femmes et Femmes solidaires ont lancé une pétition - "Que les hommes et les femmes soient belles !" -, qui demande à l'Académie française de réformer l'accord de l'adjectif (Petitions24.net). "Cette règle de grammaire apprise dès l'enfance sur les bancs de l'école façonne un monde de représentations dans lequel le masculin est considéré comme supérieur au féminin", affirme ce texte, qui a déjà recueilli plus de 3 300 signatures.

Les pétitionnaires demandent l'application d'un nouveau principe, la règle de proximité : lorsque les noms sont de genres différents, l'adjectif s'accorderait avec le mot le plus proche. Par la grâce de ce dispositif égalitaire, les manteaux et les vestes seraient blanches et non plus blancs, tandis que les garçons et les filles nous sembleraient gentilles, et non plus gentils. "Cette règle serait souple, note Clara Domingues. Il suffirait de l'enseigner à l'école et de laisser ensuite vivre la langue."

Les signataires savent bien que leur requête sera le plus souvent accueillie par des soupirs de lassitude et des haussements d'épaules exaspérés. Que de simagrées, diront certains. Est-ce une priorité en ces temps de crise mondiale, se demanderont d'autres. L'égalité hommes-femmes se joue ailleurs que dans les règles de l'accord de l'adjectif, concluront les moins malveillants.

Mais les associations tiennent bon. "Dès l'enfance, cette règle inscrit dans le symbolique l'idée que l'un des sexes est supérieur à l'autre, souligne Henriette Zoughebi, vice-présidente (PCF) chargée des lycées au conseil régional d'Ile-de-France. Je le dis en songeant à ma carrière professionnelle de bibliothécaire et à mon amitié pour les livres : c'est la langue qui permet de dire le réel, c'est elle qui transforme, ou non, les choses. Si l'on veut donner de la visibilité aux femmes dans l'espace social, il faut adopter la règle de proximité, qui est à la fois simple et souple : elle redonne de la liberté et du jeu à la langue."

Contrairement à ce que certains pourraient penser, la règle de proximité n'a rien d'une élucubration féministe du XXIe siècle. En grec ancien, l'adjectif épithète qualifiant des noms de genres différents ne se mettait pas systématiquement au masculin, comme il le fait aujourd'hui en français : il s'accordait avec le nom le plus proche, en vertu de la fameuse règle de proximité. Le Grand Dictionnaire des lettres (Larousse) souligne qu'en latin il en était de même : "Au latin remonte l'accord de l'épithète, s'il y a plus d'un nom support, avec le plus rapproché, précise l'ouvrage. Cet usage domine (irrégulièrement) en ancien français."

Et de citer la Chanson de Roland, qui applique, lorsqu'elle raconte la mort du chevalier à Roncevaux, la règle de proximité défendue par les féministes de 2012. "La langue du Moyen Age pratiquait ordinairement l'accord avec le donneur le plus proche, confirme l'ouvrage de Grevisse. Les auteurs du XVIIe et même ceux du XVIIIe suivaient encore assez souvent l'ancien usage."

A cette époque où l'Académie française voit le jour, la règle de proximité est encore très présente mais elle fait l'objet de débats : elle chagrine le poète François de Malherbe (1555-1628) mais elle ne déplaît pas au grammairien Claude Favre de Vaugelas (1585-1650) - l'un des premiers membres de l'Académie ! -, qui recommande d'écrire "le coeur et la bouche ouverte" ou "des travaux et des chaleurs excessives".

Dans ses Remarques nouvelles sur la langue française (1675), l'abbé Bouhours estime cependant que ces phrases ont, "ce me semble, quelque chose qui fait de la peine" : il avoue n'avoir "jamais pu se résoudre" à appliquer une règle qui "laisse ainsi un substantif en l'air" - le malheureux nom masculin, auquel l'adjectif ne fait plus écho. Racine, lui, utilise tour à tour les deux constructions, écrivant, par exemple, dans Athalie (1691) : "Surtout j'ai cru devoir aux larmes, aux prières, consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières."

La règle précisant que le masculin l'emporte sur le féminin finit par s'imposer au XVIIIe pour des raisons qui ne doivent pas grand-chose à la linguistique : à cette époque, la supériorité masculine va tout simplement de soi. "Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte", affirme l'abbé Bouhours en 1675. "Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle", complète élégamment, en 1767, le grammairien Nicolas Beauzée.  

"Cette règle grammaticale qui instaure la domination du masculin sur le féminin est historiquement très datée : elle nous renvoie à la monarchie absolue, au Roi-Soleil et au catholicisme triomphant, regrette Jacqueline Costa-Lascoux, directrice de recherches au CNRS. La langue, c'est l'architecture de la pensée. Nous sommes au XXIe siècle : adoptons donc la règle de proximité, qui est plus simple et plus esthétique. Elle sonne mieux à l'oreille, elle offre plus de liberté dans l'écriture, et surtout, elle est plus égalitaire."

Il existe un endroit où cette règle, que beaucoup d'enfants utilisent spontanément pour des raisons d'euphonie, est appliquée : les éditions Cogito ergo sum, une toute petite maison qui a publié quatre ouvrages depuis sa fondation, en avril 2011.

Au début de chaque livre, une note de l'éditeur indique que, pour l'accord de l'adjectif, il applique la règle de proximité. "On ne peut pas parler d'égalité hommes-femmes sans poser la question de la langue, car la grammaire porte l'empreinte de la domination masculine, affirme le fondateur de Cogito ergo sum, Frédéric Seaux. C'est un détail, mais un détail symbolique d'une importance incroyable ! Je sais, bien sûr, que la langue est un héritage, mais il ne faut pas hésiter à la bousculer, il faut qu'elle soit vivante. Nous essayons d'apporter notre petite pierre à l'édifice de l'égalité, mais c'est une goutte d'eau dans la mer : il faudra sans doute plusieurs générations pour que la règle de proximité finisse par être réintroduite."

Car l'Académie veille. Et l'Académie n'aime guère les révolutions. En présentant les ajustements orthographiques de 1990, le secrétaire perpétuel de cette vénérable assemblée, Maurice Druon, avait fermement écarté l'idée d'une "réforme bouleversante qui eût altéré le visage familier du français" : il préconisait au contraire de "sages" aménagements correspondant à "l'évolution de l'usage". Autant dire que la règle de proximité ne correspond pas à ces critères.

"La règle de l'accord de l'adjectif est d'un usage constant depuis trois siècles, et je n'ai pas l'impression qu'elle fasse l'objet de débats chez les grammairiens, ni que l'usage, chez les Français, soit hésitant, note Patrick Vannier, chargé de mission au service du dictionnaire de l'Académie. L'Académie ne cède pas aux modes, elle s'inscrit dans la durée. Et c'est normal : nous sommes tous attachés à la langue que nous avons apprise. Les réformes de l'orthographe demandent toujours du temps pour s'installer dans l'usage."

L'Académie française, qui a attendu 1980 pour accueillir sa première Immortelle - Marguerite Yourcenar -, sait ce que patience veut dire : bien que les femmes aient massivement investi le monde du travail, la dernière édition de son dictionnaire considère encore qu'une présidente n'est pas une femme qui exerce les fonctions de président mais l'épouse d'un président, comme la présidente de Tourvel dans Les Liaisons dangereuses.

Cette touche surannée qui ramène les femmes plus de deux siècles en arrière est un peu la marque de fabrique de l'Académie : lors du débat sur la féminisation des noms, à la fin des années 1990, elle avait élaboré une distinction acrobatique entre la fonction - qui fait abstraction du sexe et qui ne peut être féminisée - et l'activité - qui peut l'être car elle relève d'une identité personnelle. Elle recommandait donc très sérieusement d'écrire : "Le médecin des hôpitaux, Mme Isabelle Martin, est nommé directeur de l'hôpital d'Alençon. Dans sa nouvelle activité de directrice, elle n'exercera plus son métier de chirurgienne." L'Académie a pour mission de rendre la langue "pure", précisait le statut de 1635...

Dans un vieux pays comme la France, la langue peine à s'adapter à l'immense révolution qu'a représentée, depuis les années 1960, l'égalité hommes-femmes. D'autres contrées se sont laissé plus facilement bousculer par l'évolution des moeurs : c'est le cas du Québec, où l'on emploie couramment les termes "auteure" ou "écrivaine". "Comme quoi le phénomène social que constitue l'accession des femmes au marché du travail peut réellement affecter la structure de la langue", conclut Geneviève Prevost, universitaire à Paris-V, dans La Féminisation des noms de métiers (L'Harmattan, 1998). Le très sérieux Office québécois de la langue française évoque d'ailleurs, pour l'accord de l'adjectif, deux constructions : la règle "habituelle", qui veut que le masculin l'emporte sur le féminin, et la règle de proximité, qui n'est pas "incorrecte grammaticalement". "A quand la France ?", demandent malicieusement les pétitionnaires d'Internet.

Anne Chemin
Par frederic seaux - Publié dans : culture
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